«Il m'est rarement arrivé d'avoir quelque chose de plus neuf, de plus complet, de plus original (Karamazov), Je puis parler ainsi sans être accusé d'orgueil, parce que je ne parle que du sujet, que de l'idée qui s'est implantée dans ma tête, non pas de l'exécution, quant à l'exécution, elle dépend de Dieu; je puis la gâcher, ce qui m'est arrivé souvent...»

«Si vilain, si abominable que soit ce que j'ai écrit, dit-il ailleurs, l'idée du roman, et le travail que je lui consacre, me sont à moi malheureux, à moi l'auteur, ce qu'il y a de plus précieux au monde.»

«Je suis mécontent de mon roman jusqu'au dégoût, écrit-il lorsqu'il travaille à l'Idiot. Je me suis terriblement efforcé de travailler, mais je n'ai pas pu: j'ai le cœur malade. A présent, je fais un dernier effort pour la troisième partie. Si je parviens à arranger le roman, je me remettrai; sinon je suis perdu.»

Ayant écrit déjà non seulement les trois livres que M. de Vogüé considère comme ses chefs-d'œuvre, mais encore l'Esprit souterrain, l'Idiot, l'Éternel Mari, il s'écrie, s'acharnant sur un nouveau sujet (les Possédés): «Il est temps enfin d'écrire quelque chose de sérieux.»

Et l'année de sa mort, encore, à Mlle N.., à qui il écrit pour la première fois: «Je sais que moi, comme écrivain, j'ai beaucoup de défauts, parce que je suis le premier, bien mécontent de moi-même. Vous pouvez vous figurer que dans certaines minutes d'examen personnel, je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement, la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être même pu exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus complètement, bref, que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cœur et dans ma fantaisie.»

Que nous sommes loin de Balzac, de son assurance et de son imperfection généreuse! Flaubert même connut-il si âpre exigence de soi, si dures luttes, si forcenés excès de labeur? Je ne crois pas. Son exigence est plus uniquement littéraire, si le récit de son labeur s'étale au premier plan dans ses lettres, c'est aussi qu'il s'éprend de ce labeur même, et que, sans précisément s'en vanter, du moins s'en enorgueillit-il; c'est aussi qu'il a supprimé tout le reste, considérant la vie comme «une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c'est de l'éviter», et se comparant aux «amazones qui se brûlaient le sein pour tirer de l'arc». Dostoïevsky, lui, n'a rien supprimé; il a femme et enfants, il les aime; il ne méprise point la vie; il écrit au sortir du bagne: «Au moins j'ai vécu; j'ai souffert, mais quand même j'ai vécu.» Son abnégation devant son art, pour être moins arrogante, moins consciente et moins préméditée, n'en est que plus tragique et plus belle. Il cite volontiers le mot de Térence et n'admet pas que rien d'humain lui demeure étranger: «L'homme n'a pas le droit de se détourner et d'ignorer ce qui se passe sur la terre, et il existe pour cela des raisons morales supérieures: Homo sum, et nihil humanum... et ainsi de suite.» Il ne se détourne pas de ses douleurs, mais les assume dans leur plénitude. Lorsqu'il perd, à quelques mois d'intervalle, sa première femme et son frère Mikhaïl, il écrit: «Voilà que tout d'un coup je me suis trouvé seul; et j'ai ressenti de la peur. C'est devenu terrible! Ma vie est brisée en deux. D'un côté le passé avec tout ce pour quoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sans un seul cœur pour me remplacer les deux disparus. Littéralement il ne me restait pas de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle vie? Cette pensée seule méfait horreur. Alors pour la première fois j'ai senti que je n'avais pas de quoi les remplacer, que je n'aimais qu'eux seuls au monde, et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas mais ne devait pas être.» Mais quinze jours après, il écrit: «De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est resté quelque chose de trouble et de vague, quelque chose voisin du désespoir. Le trouble, l'amertume, l'état le plus anormal pour moi... Et de plus je suis seul!... Cependant il me semble toujours que je me prépare à vivre. C'est ridicule, n'est-ce pas? La vitalité du chat!»—Il a quarante-quatre ans alors; et moins d'un an après, il se remarie.

À vingt-huit ans déjà, enfermé dans la forteresse préventive, en attendant la Sibérie, il s'écriait: «Je vois maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi, qu'il est difficile de l'épuiser.» Et (en 56) de Sibérie encore, mais ayant fini son temps de bagne et venant d'épouser la veuve Marie Dmitrievna Issaiev: «Maintenant, ce n'est plus comme autrefois; il y a tant de réflexion, tant d'effort et tant d'énergie dans mon travail... Est-il possible qu'ayant eu pendant six ans tant d'énergie et de courage pour la lutte, avec des souffrances inouïes, je ne sois pas capable de me procurer assez d'argent pour me nourrir et nourrir ma femme? Allons donc! Car surtout personne ne connaît ni la valeur de mes forces, ni le degré de mon talent et c'est surtout là-dessus que je compte!»

Mais, hélas! ce n'est pas seulement contre la misère qu'il lui faut lutter!

«Je travaille presque toujours nerveusement, avec peine et souci. Quand je travaille trop, je deviens même physiquement malade.» «Ces derniers temps j'ai travaillé littéralement jour et nuit, malgré les crises.» Et ailleurs: «Cependant les crises m'achèvent, et après chacune je ne peux remettre mes idées d'aplomb avant quatre jours.»

Dostoïevsky ne s'est jamais caché de sa maladie; ses attaques de «mal sacré» étaient du reste trop fréquentes, hélas! pour que plusieurs amis des indifférents n'en eussent été parfois témoins. Strakhov nous raconte dans ses Souvenirs un de ces accès, n'ayant pas, plus que Dostoïevsky lui-même, compris qu'il pût y avoir quelque honte à être épileptique, ou même quelque «infériorité» morale ou intellectuelle autre que celle résultant d'une grande difficulté de travail. Même à des correspondantes inconnues à qui Dostoïevsky écrit pour la première fois, regrettant d'avoir fait attendre sa lettre, tout naïvement et simplement il dira: «Je viens de supporter trois accès de mon épilepsie—ce qui ne m'était pas arrivé de cette force et si souvent. Mais, après les accès, pendant deux ou trois jours, je ne puis ni travailler, ni écrire, ni même lire, parce que je suis brisé de corps et d'âme. Voilà pourquoi à présent que vous le savez, je vous prie de m'excuser d'être resté si longtemps avant de vous répondre.»