Ce mal dont il souffrait déjà avant la Sibérie s'aggrave au bagne, se calme à peine durant quelque séjour à l'étranger, reprend en empirant. Les crises parfois sont plus espacées, mais d'autant plus fortes. «Quand les crises ne sont pas fréquentes et qu'il en éclate une soudain, il m'arrive des humeurs noires extraordinaires. Je suis au désespoir. Autrefois (écrit-il à l'âge de cinquante ans) cette humeur durait trois jours après la crise, maintenant sept, huit jours.»

Malgré ses crises, il essaie de se cramponner au travail, il s'efforce, pressé par des engagements: «On a annoncé que dans la livraison d'avril (du Roussky Viestnik) va paraître la suite (de l'Idiot), et moi je n'ai rien de prêt, excepté un chapitre sans importance. Que vais-je envoyer? Je n'en sais rien! Avant hier, j'ai eu une crise des plus violentes. Mais, hier, j'ai écrit quand même, dans un état proche de la folie.»

Tant qu'il n'en résulte que gêne et douleur, passe encore: «Mais, hélas! Je remarque avec désespoir que je ne suis plus en état de travailler aussi vite que dernièrement encore et qu'autrefois.» À maintes reprises, il se plaint que sa mémoire et son imagination s'affaiblissent et à cinquante-huit ans, deux ans avant sa mort: «J'ai remarqué depuis longtemps que plus je vais, plus mon travail me devient difficile. Alors, par conséquent, des pensées toujours impossibles à être consolées, des pensées sombres...» Cependant il écrit les Karamazov.

Lors de la publication des lettres de Baudelaire, l'an passé, M. Mendès s'effaroucha, protesta, non sans emphase, par des «pudenda moraux» de l'artiste, etc. Je songe, en lisant cette correspondance de Dostoïevsky, à la parole admirable, attribuée au Christ lui-même, et remise au jour depuis peu: «Le royaume de Dieu sera quand vous irez de nouveau nus et que vous n'en aurez point de honte.»

Sans doute, il restera toujours des lettrés délicats, aux pudeurs faciles, pour préférer ne voir des grands hommes que le buste—qui s'insurgent contre la publication des papiers intimes, des correspondances privées; ils semblent ne considérer dans ces écrits que le plaisir flatteur que les médiocres esprits peuvent prendre à voir soumis aux mêmes infirmités qu'eux les héros. Ils parlent alors d'indiscrétion, et, quand ils ont la plume romantique, de «violation de sépultures», tout au moins de curiosité malsaine; ils disent: «Laissons l'homme; l'œuvre seule importe!»—Évidemment! mais l'admirable, ce qui reste pour moi d'un enseignement inépuisable, c'est qu'il l'ait écrite malgré cela.

N'écrivant pas une biographie de Dostoïevsky, mais traçant un portrait et simplement avec les éléments que m'offre sa correspondance, je n'ai parlé que d'empêchements constitutionnels, parmi lesquels je pense pouvoir ranger cette misère continue, si intimement dépendante de lui et qu'il semble que sa nature réclamât secrètement... Mais tout s'acharne contre lui: dès le début de sa carrière, malgré son enfance maladive, il est reconnu bon pour le service tandis que son frère Mikhaïl, plus robuste, est réformé. Fourvoyé dans un groupe de suspects, il est pris et condamné à mort, puis par grâce, envoyé en Sibérie pour y purger sa peine. Il y reste dix ans; quatre ans au bagne et six à Semipalatinsk, dans l'armée. Là-bas, sans grand amour peut-être[7], au sens où nous entendons ce mot généralement, mais avec unе sorte de miséricorde enflammée, par pitié, par tendresse, besoin de dévouement et par une propension naturelle a assumer toujours et ne se dérober devant rien, il épouse la veuve du forçat Issaiev, mère déjà d'un grand enfant fainéant ou impropre qui restera dès lors à sa charge. «Si vous me questionnez sur moi, que vous dirais-je: je me suis chargé de soucis de famille et je les traîne. Mais je crois que ma vie n'est pas encore terminée et je ne veux pas mourir.» À sa charge également la famille de son frère Mikhaïl, après la mort de celui-ci. À sa charge, journaux, revues qu'il fonde, soutient, dirige[8], dès qu'il a quelque argent de reste, partant quelque possible loisir: «Il fallait prendre des mesures énergiques. J'ai commencé à publier à la fois dans trois typographies; je n'ai marchandé ni l'argent, ni la santé, ni les efforts. Moi seul menais tout. Je lisais les épreuves; j'étais en relation avec les auteurs, avec la censure; je corrigeais les articles; je cherchais de l'argent; je restais debout jusqu'à six heures du matin et ne dormais que cinq heures. J'ai enfin réussi à mettre de l'ordre dans la revue, mais il est trop tard.» La revue, en effet, n'échappe pas à la faillite. «Mais le pire, ajoute-t-il, c'est qu'avec ce travail de galérien, je ne pouvais rien écrire pour la revue; pas une ligne de moi. Le public ne rencontrait pas mon nom, et non seulement en province, mais même à Pétersbourg, il ne savait pas que c'était moi qui dirigeais la revue.»

N'importe! il reprend, s'obstine, recommence; rien ne le décourage, ni ne l'abat. Dans la dernière année de sa vie, pourtant, il en est encore à lutter, sinon contre l'opinion populaire qu'il a définitivement conquise, mais contre l'opposition des journaux: «Pour ce que j'ai dit à Moscou (discours sur Pouchkine), voyez donc comme j'ai été traité presque partout dans notre presse: comme si j'avais volé où escroqué dans quelque banque. Ukhantsev (célèbre escroc de cette époque) lui-même ne reçoit pas tant d'ordures que moi.»

Mais ce n'est pas une récompense qu'il cherche, non plus que ce n'est l'amour-propre ou la vanité d'écrivain qui le fait agir. Rien de plus significatif à ce sujet que la façon dont il accueille son éclatant succès du début: «Voilà trois ans que je fais de la littérature, écrit-il, et je suis tout étourdi. Je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir... On m'a créé une renommée douteuse et je ne sais pas jusqu'à quand durera cet enfer.»

Il est si convaincu de la valeur de son idée que sa valeur d'homme s'y confond et y disparaît. «Que vous ai-je donc fait, écrit-il au baron Vrangel, son ami, pour que vous me témoigniez tant d'amour?»—et, vers la fin de sa vie, à une correspondante inconnue: «Croyez-vous donc que je sois de ceux qui sauvent les cœurs, qui délivrent les âmes et qui chassent la douleur! Beaucoup de personnes me l'écrivent, mais je suis sûr que je suis bien plus capable d'inspirer le désenchantement et le dégoût. Je ne suis guère habile à bercer, quoique je m'en sois chargé quelquefois.» Quelle tendresse pourtant, dans cette âme si douloureuse! «Je rêve de toi toutes les nuits, écrit-il de Sibérie à son frère,—et je m'inquiète terriblement. Je ne veux pas que tu meures; je veux te voir et t'embrasser encore une fois dans ma vie, mon chéri. Tranquillise-moi, pour l'amour du Christ, si tu te portes bien, laisse toutes tes affaires et tous tes tracas et écris-moi tout de suite, à l'instant, car autrement je perdrais la raison.»

Va-t-il du moins ici, trouver quelque soutien?—«Écrivez-moi avec détails et au plus vite comment vous avez trouvé mon frère (lettre au baron Vrangel, de Semipalatinsk. 23 mars 1856). Que pense-t-il de moi? Autrefois il m'aimait ardemment! Il pleurait en me faisant ses adieux. Ne s'est-il pas refroidi envers moi! Son caractère a-t-il changé? Comme cela me paraîtrait triste!... A-t-il oublié tout le passé? Je ne saurais le croire. Mais aussi: comment expliquer qu'il reste des sept ou huit mois sans écrire[9]?... Et puis je vois en lui si peu de cordialité, qui me rappellerait le vieux temps! Je n'oublierai jamais ce qu'il à dit à K..., qui lui remettait ma demande de s'occuper de moi: Il ferait mieux de rester en Sibérie.» Il écrivit cela, il est vrai, mais, cette parole atroce, il ne demande au contraire qu'à l'oublier; la tendre lettre à Mikhaïl, dont je citais tout à l'heure un passage, est postérieure à celle-ci; peu après il écrivait à Vrangel: «Dites à mon frère que je le serre dans mes bras, que je lui demande pardon de toutes les peines que je lui ai causées; je me mets à genoux devant lui.» Enfin à son frère même il écrit le 21 août 1885 (lettre non donnée par Bienstock): «Cher ami, lorsque dans ma lettre d'octobre de l'an dernier je te faisais entendre les mêmes plaintes (au sujet de ton silence), tu m'as répondu qu'il t'avait été très pénible, très dur de les lire. Ô Micha! pour l'amour de Dieu, ne m'en veuille pas; songe que je suis seul et comme un caillou rejeté,—mon caractère a toujours été sombre, maladif, susceptible; songe à tout cela et pardonne-moi si mes plaintes ont été injustes et mes suppositions absurdes. Je suis bien convaincu moi-même que j'ai eu tort.»