Ces quelques lignes de Dostoïevsky, que je lis dans l'appendice de la traduction française de sa Correspondance, jettent sur le personnage de Kiriloff une nouvelle lumière:
Comprenez-moi bien, le sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte, le sacrifice de soi-même au profit de tous, est selon moi l'indice du plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité, d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre. Sacrifier volontairement sa vie pour les autres, se crucifier pour tous, monter sur le bûcher, tout cela n'est possible qu'avec un puissant développement de la personnalité. Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne peut rien faire d'elle-même, c'est-à-dire ne peut servir à aucun usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalités, arbitraires et heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à l'atteindre[98].
Vous voyez donc que si les propos de Kiriloff nous paraissent tant soit peu incohérents au premier regard, pourtant à travers eux, c'est bien là propre pensée de Dostoïevsky que nous parvenons à découvrir.
Je sens combien je suis loin d'avoir épuisé l'enseignement que l'on peut trouver en ses livres. Encore une fois, ce que j'y ai surtout cherché, consciemment ou inconsciemment, c'est ce qui s'apparentait le plus à ma propre pensée. Sans doute, d'autres y pourront découvrir autre chose. Et, maintenant que je suis arrivé à la fin de ma dernière leçon, vous attendez sans doute de moi quelque conclusion: Vers quoi nous mène Dostoïevsky et qu'est-ce au juste qu'il nous enseigne?
Certains diront qu'il nous mène tout droit au bolchevisme, sachant bien pourtant toute l'horreur que Dostoïevsky professait pour l'anarchie. Le livre tout entier des Possédés dénonce prophétiquement la Russie. Mais celui qui, en face des codes établis, apporte de nouvelles «tables des valeurs», paraîtra toujours, aux yeux du conservateur, un anarchiste. Les conservateurs et les nationalistes, qui ne consentent à voir dans Dostoïevsky que désordre, concluent qu'il ne peut nous être utile en rien; je leur répondrai que leur opposition me semble faire injure au génie de la France. À ne vouloir admettre de l'étranger que ce qui déjà nous ressemble, où nous puissions trouver notre ordre, notre logique, et, en quelque sorte, notre image, nous commettons une grave erreur. Oui, la France peut avoir horreur de l'informe, mais d'abord Dostoïevsky n'est pas informe; loin de là: tout simplement ses codes de beauté sont différents de nos codes méditerranéens; et lors même qu'ils le seraient davantage, à quoi servirait le génie de la France, à quoi s'appliquerait sa logique, sinon précisément à ce qui a besoin d'être ordonné?
À ne contempler que sa propre image, l'image de son passé, la France court un mortel danger. Pour exprimer plus exactement et avec le plus de modération possible ma pensée: il est bon qu'il y ait en France des éléments conservateurs qui maintiennent la tradition, réagissent et s'opposent à tout ce qui leur paraît une invasion étrangère. Mais ce qui donne à ceux-ci leur raison d'être, n'est-ce pas précisément cet apport nouveau, sans lequel notre culture française risquerait de n'être bientôt plus qu'une forme vide, qu'une enveloppe sclérosée. Que savent-ils du génie français? Qu'en savons-nous, sinon seulement ce qu'il a été dans le passé? Il en va pour le sentiment national précisément comme pour l'Église. Je veux dire qu'en face des génies, les éléments conservateurs se comportent souvent comme l'Église s'est souvent comportée vis-à-vis des saints. Nombre de ceux-ci ont d'abord été rejetés, repoussés, reniés, au nom de la tradition même—qui bientôt deviendront les principales pierres d'angle de cette tradition.
J'ai souvent exprimé ma pensée au sujet du protectionnisme intellectuel. Je crois qu'il présente un grave danger; mais j'estime que toute prétention à la dénationalisation de l'intelligence en présente un non moins grand. En vous disant ceci, j'exprime encore la pensée de Dostoïevsky. Il n'y a pas d'auteur qui ait été tout à la fois plus étroitement russe et plus universellement européen. C'est en étant aussi particulièrement russe qu'il peut être aussi généralement humain, et qu'il peut toucher chacun de nous d'une manière si particulière.
«Vieil Européen russe», disait-il de lui-même, et faisait-il dire à Versiloff dams l'Adolescent:
Car en la pensée russe se concilient les antagonismes... Qui aurait pu alors comprendre une telle pensée? J'errais tout seul. Je ne parle pas de moi personnellement, je parle... de la pensée russe. Là-bas, il y avait l'injure et la logique implacable; là-bas un Français n'était qu'un Français, un Allemand qu'un Allemand, et avec plus de roideur qu'à n'importe quelle époque de leur histoire; par conséquent, jamais le Français n'avait fait autant de tort à la France, l'Allemand à son Allemagne. Il n'y avait pas un seul Européen dans toute l'Europe! Moi seul étais qualifié pour dire à ces incendiaires que leur incendie des Tuileries était un crime; à ces conservateurs sanguinaires, que ce crime était logique: j'étais «l'unique Européen». Encore un coup, je ne parle pas de moi, je parle de la pensée russe[99].
Et nous lirons encore plus loin: