L'Europe a pu créer les nobles types du Français, de l'Anglais, de l'Allemand, elle ne connaît rien encore de son homme futur. Et il me semble qu'elle ne veut rien encore en savoir. Et c'est compréhensible: ils ne sont pas libres, et nous, nous sommes libres. Moi seul, avec mon tourment russe, étais encore libre en Europe... Remarque, mon ami, une particularité. Tout Français, sans doute, peut servir, outre sa France, l'humanité; mais à la condition stricte qu'il reste surtout Français; de même l'Anglais et l'Allemand. Le Russe, lui,—déjà aujourd'hui, c'est-à-dire bien avant qu'il ait réalisé sa forme définitive,—sera d'autant mieux Russe qu'il sera plus Européen: c'est où gît notre equiddité nationale[100].

Mais, en regard de cela, et pour vous montrer à quel point Dostoïevsky restait conscient de l'extreme danger qu'il y aurait à européaniser trop un pays, je tiens à vous lire ce passage remarquable des Possédés[101]:

De tout temps la science et la raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples, et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme. C'est chez un peuple l'affirmation constante, infatigable, de son existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes, la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un Dieu à lui, à qui il croit comme au seul véritable. Dieu est la personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration d'un même Dieu; toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus son dieu est distinct des autres. Il ne s'est jamais encore rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion au bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître[102].

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—J'en doute, observa Stavroguine;—vous avez accueilli mes idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre insu. Déjà ce seul fait que, pour vous, Dieu se réduise à un simple attribut de la nationalité...

Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention, frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.

—Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la nationalité? cria Chatoff,—au contraire, j'élève le peuple jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte, avec son dieu, vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde. Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur religion, c'est-à-dire la philosophie et l'art. Rome a divinisé le peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes. La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain.

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Si un grand peuple ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité, il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité; un rôle même important ne lui suffit pas; il lui faut absolument le premier. La nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence.

Et comme corollaire à cela, cette réflexion de Stavroguine, qui pourrait bien servir de conclusion aux précédentes: «Quand on n'a plus d'attache avec son pays, on n'a plus de Dieu.»

Que pourrait bien penser aujourd'hui Dostoïevsky de la Russie et de son peuple «défère»? Il est, certes, bien douloureux de l'imaginer... Prévoyait-il, pouvait-il pressentir la détresse abominable d'aujourd'hui?

Dans ses Possédés, nous voyons déjà tout le bolchevisme qui se prépare. Écoutons seulement Chigaleff exposer son système, et avouer à la fin de son exposé:

Je me suis embarrassé dans mes propres données et ma conclusion est en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté illimitée, j'aboutis au despotisme illimité[103].

Écoutons encore l'abominable Pierre Verkhovensky:

Ce sera un désordre, un bouleversement, comme le monde n'en a pas encore connu. La Russie se couvrira de ténèbres et pleurera son ancien Dieu[104].

Sans doute, est-il bien imprudent, quand cela n'est pas malhonnête, de prêter à un auteur les pensées qu'expriment les personnages de ses romans ou de ses récits; mais nous savons que c'est à travers eux tous que la pensée de Dostoïevsky s'exprime... et combien souvent se sert-il même d'un être sans importance pour formuler telle vérité qui lui tient à cœur. N'est-ce pas lui-même que nous entendons—à travers un personnage d'arrière-plan de l'Éternel Mari—parler de ce qu'il appelait le «mal russe», et dire: