Lafcadio ramenait de Naples la dépouille de Fleurissoire. Un fourgon mortuaire la contenait, qu'on avait accroché en queue du train, mais dans lequel Lafcadio n'avait pas cru indispensable de monter lui-même. Toutefois, par décence, il s'était installé dans le compartiment non pas absolument le plus proche, car le dernier wagon était un wagon de seconde, du moins aussi près du corps que les "premières" le permettaient. Parti le matin de Rome, il devait y rentrer le soir du même jour. Il s'avouait mal volontiers le sentiment nouveau qui bientôt envahit son âme, car il ne tenait rien en si grand-honte que l'ennui, ce mal secret dont les beaux appétits insouciants de sa jeunesse, puis la dure nécessité, l'avaient préservé jusqu'alors. Et quittant son compartiment le coeur vide d'espoir et de joie, d'un bout à l'autre du wagon-couloir, il rôdait, harcelé par une curiosité indécise et cherchant douteusement il ne savait quoi de neuf et d'absurde à tenter. Tout paraissait insuffisant à son désir. Il ne songeait plus à s'embarquer, reconnaissait à contrecoeur que Bornéo ne l'attirait guère; non plus le reste de l'Italie: même il se désintéressait des suites de son aventure; elle lui paraissait aujourd'hui compromettante et saugrenue. Il en voulait à Fleurissoire de ne s'être pas mieux défendu; il protestait contre cette piteuse figure, eût voulu l'effacer de son esprit.

Par contre il eût revu volontiers le gaillard qui s'était emparé de sa valise; un fameux farceur celui-là!... Et, comme s'il l'eût dû retrouver, à la station de Capoue, il se pencha à la portière, fouillant des yeux le quai désert. Mais le reconnaîtrait-il seulement? Il ne l'avait vu que de dos, distant déjà et s'éloignant dans la pénombre... Il le suivait en imagination à travers la nuit, regagnant le lit du Volturne, retrouvant le cadavre hideux, le détroussant et, par une sorte de défi, découpant dans la coiffe du chapeau, de son chapeau à lui, Lafcadio, ce morceau de cuir "de la forme et de la dimension d'une feuille de laurier" comme disait élégamment le journal. Cette petite pièce à conviction où l'adresse de son fournisseur, Lafcadio, après tout, était fort reconnaissant à son dévaliseur de l'avoir soustraite à la police. Sans doute, ce détrousseur de morts avait tout intérêt lui-même à n'attirer point sur soi l'attention; et s'il prétendait malgré tout se servir de sa découpure, ma foi! ça pourrait être assez plaisant d'entrer en composition avec lui.

La nuit à présent était close. Un garçon de wagon-restaurant, circulant d'un bout à l'autre du train, vint avertir les voyageurs de première et de seconde classe que le dîner les attendait. Sans appétit, mais du moins sauvé de son désoeuvrement pour une heure, Lafcadio s'achemina à la suite de quelques autres, mais assez loin derrière eux. Le restaurant était en tête du train. Les wagons au travers desquels Lafcadio passait étaient vides; de-ci, de-là divers objets, sur les banquettes, indiquaient et réservaient les places des dîneurs: châles, oreillers, livres, journaux. Une serviette d'avocat accrocha son regard. Sûr d'être le dernier, il s'arrêta devant le compartiment, puis entra. Cette serviette au demeurant ne l'attirait guère; ce fut proprement par acquit de conscience qu'il fouilla.

Sur un soufflet intérieur, en discrètes lettres d'or, la serviette portait cette indication:

DEFOUQUEBLIZE
_Faculté de Droit de Bordeaux_

Elle contenait deux brochures sur le droit criminel et six numéros de la _Gazette des Tribunaux._

— Encore quelque bétail pour le congrès. Pouah! pensa Lafcadio qui remit le tout à sa place, puis se hâta de rejoindre la petite file des voyageurs qui se rendaient au restaurant.

Une frêle fillette et sa mère fermaient la marche, toutes deux en grand deuil; les précédait immédiatement un monsieur en redingote, coiffé d'un chapeau haut de forme, à cheveux longs et plats et à favoris grisonnants; apparemment Monsieur Defouqueblize, le possesseur de la serviette. On avançait lentement, en titubant aux cahots du train. Au dernier coude du couloir, à l'instant que le professeur allait s'élancer dans cette sorte d'accordéon qui relie un wagon à l'autre, une secousse plus forte le chavira; pour recouvrer son équilibre il fit un brusque mouvement, qui précipita son pince-nez, toute attache rompue, dans le coin de l'étroit vestibule que forme le couloir devant la porte des commodités. Tandis qu'il se courbait à la recherche de sa vue, la dame et la fillette passèrent. Lafcadio, quelques instants, se divertit à contempler les efforts du savant; piteusement désemparé, il lançait au hasard d'inquiètes mains à fleur de sol; il nageait dans l'abstrait; on eût dit la danse informe d'un plantigrade, ou que, de retour en enfance, il jouât à "Savez-vous planter des choux?"

— Allons! Lafcadio, un bon mouvement! Cède à ton coeur, qui n'est pas corrompu. Viens en aide à l'infirme. Tends-lui ce verre indispensable; il ne l'atteindra pas tout seul. Il y tourne le dos. Un peu plus, il va l'écraser... A ce moment un nouveau cahot projeta le malheureux, tête baissée contre la porte du closet; le haut-de-forme amortit le choc, en se défonçant à demi et s'enfonçant sur les oreilles. M. Defouqueblize fit un gémissement; se redressa; se découvrit. Lafcadio cependant, estimant que la farce avait assez duré, ramassa le pince-nez, le déposa dans le chapeau du quêteur, puis s'enfuit, éludant les remerciements.

Le repas était commencé. A côté de la porte vitrée, à droite du passage, Lafcadio s'assit à une table de deux couverts; la place en face de lui restait vide. A gauche du passage, à même hauteur que lui, la veuve occupait, avec sa fille, une table de quatre couverts dont deux restaient inoccupés.