—Quel ennui règne dans ces lieux! se disait Lafcadio, dont le regard indifférent glissait au-dessus des convives sans trouver figure où se poser. — Tout ce bétail s'acquitte comme d'une corvée monotone de ce divertissement qu'est la vie, à la bien prendre... Qu'ils sont donc mal vêtus! Mais, nus, qu'ils seraient laids! Je meurs avant le dessert si je ne commande pas du champagne.
Entra le professeur. Apparemment il venait de se laver les mains qu'avait souillées du bout sa recherche; il examinait ses ongles. En face de Lafcadio un garçon de restaurant le fit asseoir. Le sommelier passait de table en table. Lafcadio, sans mot dire, indiqua sur la carte un Montebello Grand-Crémant de vingt francs, tandis que M. Defouqueblize demandait une bouteille d'eau de Saint-Galmier. A présent, tenant entre deux doigts son pince-nez, il haletait dessus doucement, puis, du coin de sa serviette, il en clarifiait les verres. Lafcadio l'observait, s'étonnait de ses yeux de taupe clignotant sous d'épaisses paupières rougies.
— Heureusement il ne sait pas que c'est moi qui viens de lui rendre la vue! S'il commence à me remercier, à l'instant je lui fausserai compagnie.
Le sommelier revint avec la Saint-Galmier et le champagne, qu'il déboucha d'abord et posa entre les deux convives. Cette bouteille ne fut pas plus tôt sur la table, Defouqueblize s'en saisit, sans distinguer quelle elle était, s'en versa un plein verre qu'il avala d'un trait... Le sommelier déjà faisait un geste, que Lafcadio retint en riant.
— Oh! qu'est-ce que je bois là? s'écria Defouqueblize avec une grimace affreuse.
— Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit le sommelier dignement. La voilà, votre eau de Saint-Galmier. Tenez.
Il posa la seconde bouteille.
— Mais je suis désolé, Monsieur... J'y vois si mal... Absolument confus, croyez bien...
— Quel plaisir vous me feriez, Monsieur, interrompit Lafcadio, en ne vous excusant pas; et même en acceptant un second verre, si ce premier-là vous a plu.
— Hélas! Monsieur, je vous avouerai que j'ai trouvé cela détestable; et je ne comprends pas comment, dans ma distraction, j'ai pu en avaler un plein verre; j'avais si soif... Dites-moi, Monsieur, je vous prie: c'est extrêmement fort, ce vin-là?... parce que, je m'en vais vous dire... je ne bois jamais que de l'eau... la moindre goutte d'alcool me porte infailliblement à la tête... Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir?... Si je retournais tout de suite à mon compartiment?... Je ferais sans doute bien de m'étendre.