A ce moment le garçon passa changer les assiettes. Lafcadio laissa partir la sienne à demi pleine, car ce qu'il voyait à présent l'emplissait soudain de stupeur: la veuve, la délicate veuve se courbait en dehors, vers le passage, et, relevant lestement sa jupe, du mouvement le plus naturel, découvrait un bas écarlate et le mollet le mieux formé.

Si inopinément cette note ardente éclatait dans cette grave symphonie... rêvait-il? Cependant le garçon apportait un nouveau plat. Lafcadio s'allait servir: ses yeux se reportèrent sur son assiette, et ce qu'il vit alors l'acheva:

Là, devant lui, à découvert, au milieu de l'assiette tombé l'on ne sait d'où, hideux et reconnaissable entre mille... n'en doute pas, Lafcadio: c'est le bouton de Carola! Celui des deux boutons qui manquait à la seconde manchette de Fleurissoire. Voici qui tourne au cauchemar... Mais le garçon se penche avec le plat. D'un coup de main, Lafcadio nettoie l'assiette, faisant glisser le vilain bijou sur la nappe; il replace l'assiette par-dessus, se sert abondamment, emplit son verre de champagne, qu'il vide aussitôt, puis remplit. Car maintenant si l'homme à jeun a déjà des visions ivres... Non, ce n'était pas une hallucination; il entend le bouton crisser sous l'assiette; il soulève l'assiette, s'empare du bouton; le glisse à côté de sa montre dans le gousset de son gilet; tâte encore, s'assure: le bouton est là, bien en sûreté... Mais qui dira comment il est venu dans l'assiette? Qui l'y a mis?... Lafcadio regarde Defouqueblize: le savant mange innocemment, le nez bas. Lafcadio veut penser à autre chose: il regarde de nouveau la veuve; mais dans son geste et dans sa mise tout est redevenu décent, banal; il la trouve à présent moins jolie. Il tâche d'imaginer à neuf le geste provocant, le bas rouge; il ne peut pas. Il tâche de revoir sur son assiette le bouton; et s'il ne le sentait pas là, dans sa poche, certes il douterait... Mais, au fait, pourquoi l'a-t-il pris, ce bouton?... qui n'était pas à lui. Par ce geste instinctif, absurde, quel aveu! quelle reconnaissance! Comme il se désigne à lui, quel qu'il soit, et de la police peut-être, qui l'observe sans doute, le guette... Dans ce piège grossier il a donné tout droit comme un sot. Il se sent blêmir. Il se retourne brusquement: derrière la porte vitrée du passage, personne... Mais quelqu'un tout à l'heure peut-être l'aura vu! Il se force à manger encore; mais de dépit ses dents se serrent. Le malheureux! ce n'est pas son crime affreux qu'il regrette, c'est ce geste malencontreux. Qu'a donc à présent le professeur à lui sourire?...

Defouqueblize avait achevé de manger. Il s'essuya les lèvres, puis, les deux coudes sur la table et chiffonnant nerveusement sa serviette, commença de regarder Lafcadio; un bizarre rictus agitait ses lèvres; à la fin, comme n'y tenant plus:

— Oserais-je, Monsieur, vous en demander un petit peu?

Il avança son verre craintivement vers la bouteille presque vide.

Lafcadio, distrait de son inquiétude et tout heureux de la diversion, lui versa les dernières gouttes:

— Je serais embarrassé de vous en donner beaucoup... Mais voulez-vous que j'en redemande?

— Alors je crois qu'une demi-bouteille suffirait.

Defouqueblize, déjà sensiblement éméché, avait perdu le sentiment des convenances. Lafcadio, que n'effrayait pas le vin sec et que la naïveté de l'autre amusait, fit déboucher un second Montebello.