— Pourquoi me réveiller? si c'est pour me réveiller criminel. Il lui saisit le bras: — Ne comprenez-vous pas que j'ai l'impunité en horreur? Que me reste-t-il à faire à présent? sinon, quand le jour paraîtra, me livrer.
— C'est à Dieu qu'il faut vous livrer, non aux hommes. Si mon père ne vous l'avait point dit, je vous le dirais à présent: Lafcadio, l'église est là pour vous prescrire votre peine et pour vous aider à retrouver la paix, par-delà votre repentir.
Geneviève a raison; et certes Lafcadio n'a rien de mieux à faire qu'une commode soumission; il l'éprouvera tôt ou tard, et que les autres issues sont bouchées... Fâcheux que ce soit cette andouille de Julius qui lui ait conseillé cela d'abord!
— Quelle leçon me récitez-vous là? dit-il hostilement. Est-ce vous qui me parlez ainsi?
Il laisse aller le bras qu'il retenait, le repousse; et tandis que Geneviève s'écarte, il sent grandir en lui, avec je ne sais quelle rancune contre Julius, le besoin de détourner Geneviève, de son père, de l'amener plus bas, plus près de lui; comme il baisse les yeux, il distingue, chaussés de petites mules de soie, ses pieds nus.
— Ne comprenez-vous pas que ce n'est pas le remords que je crains, mais...
Il a quitté son lit; il se détourne d'elle; il va vers la fenêtre ouverte; étouffe; il appuie son front à la vitre et ses paumes brûlantes sur le fer glacé du balcon; il voudrait oublier qu'elle est là, qu'il est près d'elle...
— Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait pour un criminel tout ce qu'une jeune fille de bonne famille peut tenter; même presque un peu plus; je vous en remercie de tout mon coeur. Il vaut mieux que vous me laissiez à présent. Retournez à votre père, à vos coutumes, à vos devoirs... Adieu. Qui sait si je vous reverrai? Songez que c'est pour être un peu moins indigne de l'affection que vous me témoignez, que j'irai me livrer demain. Songez que... Non! ne m'approchez pas... Pensez-vous qu'une poignée de main me suffirait?
Geneviève braverait le courroux de son père, l'opinion du monde et ses mépris, mais devant ce ton glacé de Lafcadio, le coeur lui manque. N'a-t-il donc pas compris que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui faire ainsi l'aveu de son amour, elle non plus n'est pas sans résolution ni courage et que son amour vaut peut-être mieux qu'un merci?... Mais comment lui dirait-elle qu'elle aussi, jusqu'à ce jour, s'agitait comme dans un rêve — un rêve dont elle n'échappait par instants qu'à l'hôpital où, parmi les pauvres enfants et pansant leur plaies véritables, il lui semblait prendre parfois contact, enfin, avec quelque réalité — un médiocre rêve où s'agitaient à ses côtés ses parents et se dressaient toutes les conventions saugrenues de leur monde, et qu'elle ne parvenait pas à prendre leurs gestes non plus que leurs opinions, leurs ambitions, leurs principes, non plus que leur personne même, au sérieux. Quoi d'étonnant si Lafcadio n'avait pas pris au sérieux Fleurissoire!... Se peut-il qu'ils se séparent ainsi? L'amour la pousse, l'élance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse, couvre son pâle front de baisers...
Ici commence un nouveau livre.