Il me tarde enfin d’en finir avec ces premiers bégaiements de santé. Grâce à des soins constants en effet, à l’air pur, à la meilleure nourriture, je ne tardai pas d’aller mieux. Jusqu’alors, craignant l’essoufflement de l’escalier, je n’avais pas osé quitter la terrasse ; dans les derniers jours de janvier, enfin, je descendis, m’aventurai dans le jardin.
Marceline m’accompagnait, portant un châle. Il était trois heures du soir. Le vent, souvent violent dans ce pays, et qui m’avait beaucoup gêné depuis trois jours, était tombé. La douceur d’air était charmante.
Jardin public. Une très large allée le coupait, ombragée par deux rangs de cette espèce de mimosas très hauts qu’on appelle des cassies. Des bancs, à l’ombre de ces arbres. Une rivière canalisée, je veux dire plus profonde que large, à peu près droite, longeant l’allée ; puis d’autres canaux plus petits, divisant l’eau de la rivière, la menant à travers le jardin, vers les plantes ; l’eau lourde est couleur de la terre, couleur d’argile rose ou grise. Presque pas d’étrangers, quelques Arabes ; ils circulent, et, dès qu’ils ont quitté le soleil, leur manteau blanc prend la couleur de l’ombre.
Un singulier frisson me saisit quand j’entrai dans cette ombre étrange ; je m’enveloppai de mon châle ; pourtant aucun malaise ; au contraire… Nous nous assîmes sur un banc. Marceline se taisait. Des Arabes passèrent ; puis survint une troupe d’enfants. Marceline en connaissait plusieurs et leur fit signe ; ils s’approchèrent. Elle me dit des noms ; il y eut des questions, des réponses, des sourires, des moues, de petits jeux. Tout cela m’agaçait quelque peu et de nouveau revint mon malaise ; je me sentis las et suant. Mais ce qui me gênait, l’avouerai-je, ce n’était pas les enfants, c’était elle. Oui, si peu que ce fût, je fus gêné par sa présence. Si je m’étais levé, elle m’aurait suivi ; si j’avais enlevé mon châle, elle aurait voulu le porter ; si je l’avais remis ensuite, elle aurait dit : « Tu n’as pas froid ? » Et puis, parler aux enfants, je ne l’osais pas devant elle : je voyais qu’elle avait ses protégés ; malgré moi, mais par parti pris, moi je m’intéressais aux autres.
— Rentrons, lui dis-je ; et je résolus à part moi de retourner seul au jardin.
Le lendemain elle avait à sortir vers dix heures : j’en profitai. Le petit Bachir, qui manquait rarement de venir le matin, prit mon châle ; je me sentais alerte, le cœur léger. Nous étions presque seuls dans l’allée ; je marchais lentement, m’asseyais un instant, repartais. Bachir suivait, bavard ; fidèle et souple comme un chien. Je parvins à l’endroit du canal où viennent laver les laveuses ; au milieu du courant, une pierre plate est posée ; dessus, une fillette couchée et le visage penché vers l’eau, la main dans le courant, y jetait ou y rattrapait des brindilles. Ses pieds nus avaient plongé dans l’eau ; ils gardaient de ce bain la trace humide, et là sa peau paraissait plus foncée. Bachir s’approcha d’elle et lui parla ; elle se retourna, me sourit, répondit à Bachir en arabe.
— C’est ma sœur, me dit-il ; puis il m’expliqua que sa mère allait venir laver du linge, et que sa petite sœur l’attendait. Elle s’appelait Rhadra, ce qui voulait dire Verte, en arabe. Il disait tout cela d’une voix charmante, claire, enfantine, autant que l’émotion que j’en avais.
— Elle demande que tu lui donnes deux sous, ajouta-t-il.
Je lui en donnai dix et m’apprêtais à repartir, lorsque arriva la mère, la laveuse. C’était une femme admirable, pesante, au grand front tatoué de bleu, qui portait un panier de linge sur la tête, pareille aux canéphores antiques, et comme elles voilée simplement d’une large étoffe bleu sombre qui se relève à la ceinture et retombe d’un coup jusqu’aux pieds. Dès qu’elle vit Bachir, elle l’apostropha rudement. Il répondit avec violence ; la petite fille s’en mêla ; entre eux trois s’engagea une discussion des plus vives. Enfin Bachir, comme vaincu, me fit comprendre que sa mère avait besoin de lui ce matin ; il me tendit mon châle tristement et je dus repartir tout seul.
Je n’eus pas fait vingt pas que mon châle me parut d’un poids insupportable ; tout en sueur, je m’assis au premier banc que je trouvai. J’espérais qu’un enfant surviendrait qui me déchargerait de ce faix. Celui qui vint bientôt, ce fut un grand garçon de quatorze ans, noir comme un Soudanais, pas timide du tout, qui s’offrit de lui-même. Il se nommait Ashour. Il m’aurait paru beau s’il n’avait été borgne. Il aimait à causer, m’apprit d’où venait la rivière, et qu’après le jardin public elle fuyait dans l’oasis et la traversait en entier. Je l’écoutais, oubliant ma fatigue. Quelque exquis que me parût Bachir, je le connaissais trop à présent, et j’étais heureux de changer. Même, je me promis, un autre jour, de descendre tout seul au jardin et d’attendre, assis sur un banc, le hasard d’une rencontre heureuse.