Après m’être arrêté quelques instants encore, nous arrivâmes, Ashour et moi, devant ma porte. Je désirais l’inviter à monter, mais n’osai point, ne sachant ce qu’en aurait dit Marceline.

Je la trouvai dans la salle à manger, occupée près d’un enfant très jeune, si malingre et d’aspect si chétif, que j’eus pour lui d’abord plus de dégoût que de pitié. Un peu craintivement, Marceline me dit :

— Le pauvre petit est malade.

— Ce n’est pas contagieux, au moins ? Qu’est-ce qu’il a ?

— Je ne sais pas encore au juste. Il se plaint de partout un peu. Il parle assez mal le français ; quand Bachir sera là demain, il lui servira d’interprète. Je lui fais prendre un peu de thé.

Puis, comme pour s’excuser, et parce que je restais là, moi, sans rien dire :

— Voilà longtemps, ajouta-t-elle, que je le connais ; je n’avais pas encore osé le faire venir ; je craignais de te fatiguer, ou peut-être de te déplaire.

— Pourquoi donc ? m’écriai-je, amène ici tous les enfants que tu veux, si ça t’amuse ! Et je songeai, m’irritant un peu de ne l’avoir point fait, que j’aurais fort bien pu faire monter Ashour.

Je regardais ma femme cependant ; elle était maternelle et caressante. Sa tendresse était si touchante que le petit partit bientôt tout réchauffé. Je parlai de ma promenade et fis comprendre sans rudesse à Marceline pourquoi je préférais sortir seul.

Mes nuits à l’ordinaire étaient encore coupées de sursauts qui m’éveillaient glacé ou trempé de sueur. Cette nuit fut très bonne et presque sans réveils. Le lendemain matin, j’étais prêt à sortir dès neuf heures. Il faisait beau ; je me sentais bien reposé, point faible, joyeux, ou plutôt amusé. L’air était calme et tiède, mais je pris mon châle pourtant, comme prétexte à lier connaissance avec celui qui me le porterait. J’ai dit que le jardin touchait notre terrasse ; j’y fus donc aussitôt. J’entrai avec ravissement dans son ombre. L’air était lumineux. Les cassies, dont les fleurs viennent très tôt avant les feuilles, embaumaient ; à moins que ne vînt de partout cette sorte d’odeur légère inconnue qui me semblait entrer en moi par plusieurs sens et m’exaltait. Je respirais plus aisément d’ailleurs ; ma marche en était plus légère ; pourtant au premier banc je m’assis, mais plus grisé, plus étourdi que las. Je regardai. L’ombre était mobile et légère ; elle ne tombait pas sur le sol, et semblait à peine y poser. O lumière ! — J’écoutai. Qu’entendis-je ? Rien ; tout ; je m’amusais de chaque bruit. — Je me souviens d’un arbuste, dont l’écorce, de loin, me parut de consistance si bizarre que je dus me lever pour aller la palper. Je la touchai comme on caresse ; j’y trouvais un ravissement. Je me souviens… Était-ce enfin ce matin-là que j’allais naître ?