Les premiers jours, et du matin au soir, notre temps se passa en courses ; et bien que le frère de Marceline, très obligeamment, s’offrît ensuite pour nous en épargner plusieurs, Marceline ne tarda pas à se sentir très fatiguée. Puis, au lieu du repos qui lui eût été nécessaire, il lui fallut, aussitôt installée, recevoir visites sur visites ; l’éloignement où nous avions vécu jusqu’alors les faisait à présent affluer, et Marceline, déshabituée du monde, ni ne savait les abréger, ni n’osait condamner sa porte ; je la trouvais, le soir, exténuée ; et si je ne m’inquiétai pas d’une fatigue dont je savais la cause naturelle, du moins m’ingéniai-je à la diminuer, recevant souvent à sa place, ce qui ne m’amusait guère, et parfois rendant les visites, ce qui m’amusait moins encore.
Je n’ai jamais été brillant causeur ; la frivolité des salons, leur esprit, est chose à quoi je ne pouvais me plaire ; j’en avais pourtant bien fréquenté quelques-uns naguère ; mais que ce temps était donc loin ! Que s’était-il passé depuis ? Je me sentais, auprès des autres, terne, triste, fâcheux, à la fois gênant et gêné. Par une singulière malchance, vous, que je considérais déjà comme mes seuls amis véritables, n’étiez pas à Paris et n’y deviez pas revenir de longtemps. Eussé-je pu mieux vous parler ? M’eussiez-vous peut-être compris mieux que je ne faisais moi-même ? Mais de tout ce qui grandissait en moi et que je vous dis aujourd’hui, que savais-je ? L’avenir m’apparaissait tout sûr, et jamais je ne m’en étais cru plus maître.
Et quand bien même j’eusse été plus perspicace, quel recours contre moi-même pouvais-je trouver en Hubert, Didier, Maurice, en tant d’autres, que vous connaissez et jugez comme moi. Je reconnus bien vite, hélas ! l’impossibilité de me faire entendre d’eux. Dès les premières causeries que nous eûmes, je me vis comme contraint par eux de jouer un faux personnage, de ressembler à celui qu’ils croyaient que j’étais resté, sous peine de paraître feindre ; et, pour plus de commodité, je feignis donc d’avoir les pensées et les goûts qu’on me prêtait. On ne peut à la fois être sincère et le paraître.
Je revis un peu plus volontiers les gens de ma partie, archéologues et philologues, mais ne trouvai, à causer avec eux, guère plus de plaisir et pas plus d’émotion qu’à feuilleter de bons dictionnaires d’histoire. Tout d’abord je pus espérer trouver une compréhension un peu plus directe de la vie chez quelques romanciers et chez quelques poètes ; mais s’ils l’avaient, cette compréhension, il faut avouer qu’ils ne la montraient guère ; il me parut que la plupart ne vivaient point, se contentaient de paraître vivre et, pour un peu, eussent considéré la vie comme un fâcheux empêchement d’écrire. Et je ne pouvais pas les en blâmer ; et je n’affirme pas que l’erreur ne vînt pas de moi… D’ailleurs qu’entendais-je par : vivre ? — C’est précisément ce que j’eusse voulu qu’on m’apprît. — Les uns et les autres causaient habilement des divers événements de la vie, jamais de ce qui les motive.
Quant aux quelques philosophes, dont le rôle eût été de me renseigner, je savais depuis longtemps ce qu’il fallait attendre d’eux ; mathématiciens ou néocriticistes, ils se tenaient aussi loin que possible de la troublante réalité et ne s’en occupaient pas plus que l’algébriste de l’existence des quantités qu’il mesure.
De retour près de Marceline, je ne lui cachais point l’ennui que ces fréquentations me causaient.
— Ils se ressemblent tous, lui disais-je. Chacun fait double emploi. Quand je parle à l’un d’eux, il me semble que je parle à plusieurs.
— Mais, mon ami, répondait Marceline, vous ne pouvez demander à chacun de différer de tous les autres.
— Plus ils se ressemblent entre eux et plus ils diffèrent de moi.
Et puis je reprenais plus tristement :