— Aucun n’a su être malade. Ils vivent, ont l’air de vivre et de ne pas savoir qu’ils vivent. D’ailleurs, moi-même, depuis que je suis auprès d’eux, je ne vis plus. Entre autres jours, aujourd’hui, qu’ai-je fait ? J’ai dû vous quitter dès 9 heures : à peine, avant de partir, ai-je eu le temps de lire un peu ; c’est le seul bon moment du jour. Votre frère m’attendait chez le notaire, et après le notaire il ne m’a pas lâché ; j’ai dû voir avec lui le tapissier ; il m’a gêné chez l’ébéniste et je ne l’ai laissé que chez Gaston ; j’ai déjeuné dans le quartier avec Philippe, puis j’ai retrouvé Louis qui m’attendait au café : entendu avec lui l’absurde cours de Théodore que j’ai complimenté à la sortie ; pour refuser son invitation du dimanche, j’ai dû l’accompagner chez Arthur ; avec Arthur, été voir une exposition d’aquarelles ; été déposer des cartes chez Albertine et chez Julie. Exténué, je rentre et vous trouve aussi fatiguée que moi-même, ayant vu Adeline, Marthe, Jeanne, Sophie. Et quand le soir, maintenant, je repasse toutes ces occupations du jour, je sens ma journée si vaine et elle me paraît si vide, que je voudrais la ressaisir au vol, la recommencer heure après heure et que je suis triste à pleurer.
Pourtant je n’aurais pas su dire ni ce que j’entendais par vivre, ni si le goût que j’avais pris d’une vie plus spacieuse et aérée, moins contrainte et moins soucieuse d’autrui, n’était pas le secret très simple de ma gêne ; ce secret me semblait bien plus mystérieux : un secret de ressuscité, pensais-je, car je restais un étranger parmi les autres, comme quelqu’un qui revient de chez les morts. Et d’abord je ne ressentis qu’un assez douloureux désarroi ; mais bientôt un sentiment très neuf se fit jour. Je n’avais éprouvé nul orgueil, je l’affirme, lors de la publication des travaux qui me valurent tant d’éloges. Était-ce de l’orgueil, à présent ? Peut-être ; mais du moins aucune nuance de vanité ne s’y mêlait. C’était, pour la première fois, la conscience de ma valeur propre : ce qui me séparait, me distinguait des autres, importait ; ce que personne d’autre que moi ne disait ni ne pouvait dire, c’était ce que j’avais à dire.
Mon cours commença tôt après ; le sujet m’y portant, je gonflai ma première leçon de toute ma passion nouvelle. A propos de l’extrême civilisation latine, je peignais la culture artistique, montant à fleur de peuple, à la manière d’une sécrétion, qui d’abord indique pléthore, surabondance de santé, puis aussitôt se fige, durcit, s’oppose à tout parfait contact de l’esprit avec la nature, cache sous l’apparence persistante de la vie la diminution de la vie, forme gaine où l’esprit gêné languit et bientôt s’étiole, puis meurt. Enfin, poussant à bout ma pensée, je disais la Culture, née de la vie, tuant la vie.
Les historiens blâmèrent une tendance, dirent-ils, aux généralisations trop rapides. D’autres blâmèrent ma méthode ; et ceux qui me complimentèrent furent ceux qui m’avaient le moins compris.
Ce fut à la sortie de mon cours que je revis pour la première fois Ménalque. Je ne l’avais jamais beaucoup fréquenté, et, peu de temps avant mon mariage, il était reparti pour une de ces explorations lointaines qui nous privaient de lui parfois plus d’une année. Jadis il ne me plaisait guère ; il semblait fier et ne s’intéressait pas à ma vie. Je fus donc étonné de le voir à ma première leçon. Son insolence même, qui m’écartait de lui d’abord, me plut, et le sourire qu’il me fit me parut plus charmant de ce que je le savais plus rare. Récemment un absurde, un honteux procès à scandale avait été pour les journaux une commode occasion de le salir ; ceux que son dédain et sa supériorité blessaient s’emparèrent de ce prétexte à leur vengeance ; et ce qui les irritait le plus, c’est qu’il n’en parût pas affecté.
— Il faut, répondait-il aux insultes, laisser les autres avoir raison, puisque cela les console de n’avoir pas autre chose.
Mais « la bonne société » s’indigna et ceux qui, comme l’on dit, « se respectent » crurent devoir se détourner de lui et lui rendre ainsi son mépris. Ce me fut une raison de plus : attiré vers lui par une secrète influence, je m’approchai et l’embrassai amicalement devant tous.
Voyant avec qui je causais, les derniers importuns se retirèrent ; je restai seul avec Ménalque.
Après les irritantes critiques et les ineptes compliments, ses quelques paroles au sujet de mon cours me reposèrent.