— Oh ! répondit-il, au contraire ! Mais je tiens la sobriété pour une plus puissante ivresse ; j’y garde ma lucidité.
— Et vous versez à boire aux autres.
Il sourit.
— Je ne peux, dit-il, exiger de chacun mes vertus. C’est déjà beau si je retrouve en eux mes vices.
— Du moins fumez-vous ?
— Pas davantage. C’est une ivresse impersonnelle, négative, et de trop facile conquête ; je cherche dans l’ivresse une exaltation et non une diminution de la vie. Laissons cela. Savez-vous d’où je viens ? De Biskra. Ayant appris que vous veniez d’y passer, j’ai voulu rechercher vos traces. Qu’était-il donc venu faire à Biskra, cet aveugle érudit, ce liseur ? Je n’ai coutume d’être discret que pour ce qu’on me confie ; pour ce que j’apprends par moi-même, ma curiosité, je l’avoue, est sans bornes. J’ai donc cherché, fouillé, questionné, partout où j’ai pu. Mon indiscrétion m’a servi, puisqu’elle m’a donné désir de vous revoir ; puisqu’au lieu du savant routinier que je voyais en vous naguère, je sais que je dois voir à présent… c’est à vous de m’expliquer quoi.
Je sentis que je rougissais.
— Qu’avez-vous donc appris sur moi, Ménalque ?
— Vous voulez le savoir ? Mais n’ayez donc pas peur ! Vous connaissez assez vos amis et les miens pour savoir que je ne peux parler de vous à personne. Vous avez vu si votre cours était compris !
— Mais, dis-je avec une légère impatience, rien ne me montre encore que je puisse vous parler plus qu’aux autres. Allons ! qu’est-ce que vous avez appris sur moi ?