— Là n’est pas l’important ; vous jouiez au plus fin ; à ce jeu, ces enfants nous rouleront toujours. Vous pensiez le tenir et c’était lui qui vous tenait… Là n’est pas l’important. Expliquez-moi votre silence.
— Je voudrais qu’on me l’expliquât.
Nous restâmes pendant quelque temps sans parler. Ménalque, qui marchait de long en large dans la pièce, alluma distraitement une cigarette, puis tout aussitôt la jeta.
— Il y a là, reprit-il, un « sens », comme disent les autres, un « sens » qui semble vous manquer, cher Michel.
— Le « sens moral », peut-être, dis-je en m’efforçant de sourire.
— Oh ! simplement celui de la propriété.
— Il ne me paraît pas que vous l’ayez beaucoup vous-même.
— Je l’ai si peu qu’ici, voyez, rien n’est à moi ; pas même ou surtout pas le lit où je me couche. J’ai l’horreur du repos ; la possession y encourage et dans la sécurité l’on s’endort ; j’aime assez vivre pour prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses mêmes, ce sentiment d’état précaire par quoi j’exaspère, ou du moins j’exalte ma vie. Je ne peux pas dire que j’aime le danger, mais j’aime la vie hasardeuse et veux qu’elle exige de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé.
— Alors que me reprochez-vous ? interrompis-je.
— Oh ! que vous me comprenez mal, cher Michel ; pour un coup que je fais la sottise d’essayer de professer ma foi !… Si je me soucie peu, Michel, de l’approbation ou de la désapprobation des hommes, ce n’est pas pour venir approuver ou désapprouver à mon tour ; ces mots n’ont pour moi pas grand sens. J’ai parlé beaucoup trop de moi tout à l’heure ; de me croire compris m’entraînait… Je voulais simplement vous dire que pour quelqu’un qui n’a pas le sens de la propriété, vous semblez posséder beaucoup ; c’est grave.