— Que possédé-je tant ?
— Rien, si vous le prenez sur ce ton… Mais n’ouvrez-vous pas votre cours ? N’êtes-vous pas propriétaire en Normandie ? Ne venez-vous pas de vous installer, et luxueusement, à Passy ? Vous êtes marié. N’attendez-vous pas un enfant ?
— Eh bien ! dis-je impatienté, cela prouve simplement que j’ai su me faire une vie plus « dangereuse » (comme vous dites) que la vôtre.
— Oui, simplement, redit ironiquement Ménalque ; puis, se retournant brusquement, et me tendant la main :
— Allons, adieu ; voilà qui suffit pour ce soir et nous ne dirions rien de mieux. Mais, à bientôt.
Je restai quelque temps sans le revoir.
De nouveaux soins, de nouveaux soucis m’occupèrent ; un savant italien me signala des documents nouveaux qu’il mit au jour et que j’étudiai longuement pour mon cours. Sentir ma première leçon mal comprise avait éperonné mon désir d’éclairer différemment et plus puissamment les suivantes ; je fus par là porté à poser en doctrine ce que je n’avais fait d’abord que hasarder à titre d’ingénieuse hypothèse. Combien d’affirmateurs doivent leur force à cette chance de n’avoir pas été compris à demi-mot ! Pour moi, je ne peux discerner, je l’avoue, la part d’entêtement qui peut-être vint se mêler au besoin d’affirmation naturelle. Ce que j’avais de neuf à dire me parut d’autant plus urgent que j’avais plus de mal à le dire, et surtout à le faire entendre.
Mais combien les phrases, hélas ! devenaient pâles près des actes ! La vie, le moindre geste de Ménalque n’était-il pas plus éloquent mille fois que mon cours ? Ah ! que je compris bien, dès lors, que l’enseignement presque tout moral des grands philosophes antiques ait été d’exemple autant et plus encore que de paroles !