— Il paraît que vous avez renvoyé Pierre, commençai-je. Voulez-vous me dire pourquoi ?

Un peu interloqué par ma colère, que pourtant je tempérais de mon mieux :

— Monsieur ne voulait pourtant pas garder chez lui un sale ivrogne, qui débauchait les meilleurs ouvriers.

— Je sais mieux que vous ceux que je désire garder.

— Un galvaudeur ! On ne sait même pas d’où qu’il vient. Dans le pays, ça ne faisait pas bon effet. Quand, une nuit, il aurait mis le feu à la grange, Monsieur aurait peut-être été content.

— Mais enfin cela me regarde, et la ferme est à moi, peut-être ; j’entends la diriger comme il me plaît. A l’avenir, vous voudrez bien me faire part de vos motifs, avant d’exécuter personne.

Bocage, je l’ai dit, m’avait connu tout enfant ; quelque blessant que fût le ton de mes paroles, il m’aimait trop pour beaucoup s’en fâcher. Et même il ne me prit pas suffisamment au sérieux. Le paysan normand demeure trop souvent sans créance pour ce dont il ne pénètre pas le mobile, c’est-à-dire pour ce que ne conduit pas l’intérêt. Bocage considérait simplement comme une lubie cette querelle.

Pourtant je ne voulus pas rompre l’entretien sur un blâme, et, sentant que j’avais été trop vif, je cherchais ce que je pourrais ajouter.

— Votre fils Charles ne doit-il pas bientôt revenir ? me décidai-je à demander après un instant de silence.

— Je pensais que Monsieur l’avait oublié, à voir comme il s’inquiétait peu après lui, dit Bocage encore blessé.