— Moi, l’oublier, Bocage ! et comment le pourrais-je, après tout ce que nous avons fait ensemble l’an passé ? Je compte même beaucoup sur lui pour les fermes.
— Monsieur est bien bon. Charles doit revenir dans huit jours.
— Allons, j’en suis heureux, Bocage ; et je le congédiai.
Bocage avait presque raison : je n’avais certes pas oublié Charles, mais je ne me souciais plus de lui que fort peu. Comment expliquer qu’après une camaraderie si fougueuse, je ne sentisse plus à son égard qu’une chagrine incuriosité ? C’est que mes occupations et mes goûts n’étaient plus ceux de l’an passé. Mes deux fermes, il me fallait me l’avouer, ne m’intéressaient plus autant que les gens que j’y employais ; et pour les fréquenter, la présence de Charles allait être gênante. Il était bien trop raisonnable et se faisait trop respecter. Donc, malgré la vive émotion qu’éveillait en moi son souvenir, je voyais approcher son retour avec crainte.
Il revint. Ah ! que j’avais raison de craindre et que Ménalque faisait bien de renier tout souvenir ! Je vis entrer, à la place de Charles, un absurde Monsieur, coiffé d’un ridicule chapeau melon. Dieu ! qu’il était changé ! Gêné, contraint, je tâchai pourtant de ne pas répondre avec trop de froideur à la joie qu’il montrait de me revoir ; mais même cette joie me déplut ; elle était gauche et ne me parut pas sincère. Je l’avais reçu dans le salon, et, comme il était tard, je ne distinguais pas bien son visage ; mais, quand on apporta la lampe, je vis avec dégoût qu’il avait laissé pousser ses favoris.
L’entretien, ce soir-là, fut plutôt morne ; puis, comme je savais qu’il serait sans cesse sur les fermes, j’évitai, durant près de huit jours, d’y aller, et je me rabattis sur mes études et sur la société de mes hôtes. Puis, sitôt que je recommençai de sortir, je fus requis par une occupation très nouvelle :
Des bûcherons avaient envahi les bois. Chaque année, on en vendait une partie ; partagés en douze coupes égales, les bois fournissaient chaque année, avec quelques arbres de haut jet dont on n’espérait plus de croissance, un taillis de douze ans qu’on mettait en fagots.
Ce travail se faisait l’hiver, puis, avant le printemps, selon les clauses de la vente, les bûcherons devaient avoir vidé la coupe. Mais l’incurie du père Heurtevent, le marchand de bois qui dirigeait l’opération, était telle, que, parfois, le printemps entrait dans la coupe encore encombrée ; on voyait alors de nouvelles pousses fragiles s’allonger au travers des ramures mortes, et, lorsque enfin les bûcherons faisaient vidange, ce n’était point sans abîmer bien des bourgeons. Cette année, la négligence du père Heurtevent, l’acheteur, passa nos craintes. En l’absence de toute surenchère, j’avais dû lui laisser la coupe à très bas prix ; aussi, sûr d’y trouver toujours son compte, se pressait-il fort peu de débiter un bois qu’il avait payé si peu cher. Et, de semaine en semaine, il différait le travail, prétextant une fois l’absence d’ouvriers, une autre fois le mauvais temps, puis un cheval malade, des prestations, d’autres travaux… que sais-je ? Si bien qu’au milieu de l’été rien n’était encore enlevé.
Ce qui, l’an précédent, m’eût irrité au plus haut point, cette année me laissait assez calme, je ne me dissimulais pas le tort que Heurtevent me faisait ; mais ces bois ainsi dévastés étaient beaux, et je m’y promenais avec plaisir, épiant, surveillant le gibier, surprenant les vipères, et, parfois, m’asseyant longuement sur un des troncs couchés, qui semblait vivre encore et par ses plaies jetait quelques vertes brindilles.
Puis, tout à coup, vers le milieu de la première quinzaine d’août, Heurtevent se décida à envoyer ses hommes. Ils vinrent six à la fois, prétendant achever tout l’ouvrage en dix jours. La partie des bois exploitée touchait presque à la Valterie ; j’acceptai, pour faciliter l’ouvrage des bûcherons, qu’on apportât leur repas de la ferme. Celui qui fut chargé de ce soin était un loustic nommé Bute, que le régiment venait de nous renvoyer tout pourri — j’entends quant à l’esprit, car son corps allait à merveille ; c’était un de ceux de mes gens avec qui je causais le plus volontiers. Je pus donc ainsi le revoir sans aller pour cela sur la ferme. Car c’est précisément alors que je recommençai de sortir. Et durant quelques jours, je ne quittai guère les bois, ne rentrant à la Morinière que pour les heures des repas, et souvent me faisant attendre. Je feignais de surveiller le travail, mais en vérité ne voyais que les travailleurs.