Il se joignait parfois, à cette bande de six hommes, deux des fils Heurtevent ; l’un âgé de vingt ans, l’autre de quinze, élancés, cambrés, les traits durs. Ils semblaient de type étranger, et j’appris plus tard, en effet, que leur mère était Espagnole. Je m’étonnai d’abord qu’elle eût pu venir jusqu’ici, mais Heurtevent, un vagabond fieffé dans sa jeunesse, l’avait, paraît-il, épousée en Espagne. Il était pour cette raison assez mal vu dans le pays. La première fois que j’avais rencontré le plus jeune des fils, c’était, il m’en souvient, sous la pluie ; il était seul, assis sur une charrette au plus haut d’un entassement de fagots ; et là, tout renversé parmi les branches, il chantait, ou plutôt gueulait, une espèce de chant bizarre et tel que je n’en avais jamais ouï dans le pays. Les chevaux qui traînaient la charrette, connaissant le chemin, avançaient sans être conduits. Je ne puis dire l’effet que ce chant produisit sur moi ; car je n’en avais entendu de pareil qu’en Afrique. Le petit, exalté, paraissait ivre ; quand je passai, il ne me regarda même pas. Le lendemain, j’appris que c’était un fils de Heurtevent. C’était pour le revoir, ou du moins pour l’attendre que je m’attardais ainsi dans la coupe. On acheva bientôt de la vider. Les garçons Heurtevent n’y vinrent que trois fois. Ils semblaient fiers, et je ne pus obtenir d’eux une parole.

Bute, par contre, aimait à raconter ; je fis en sorte que bientôt il comprît ce qu’avec moi l’on pouvait dire ; dès lors il ne se gêna guère et déshabilla le pays. Avidement je me penchai sur mon mystère. Tout à la fois il dépassait mon espérance, et ne me satisfaisait pas. Était-ce là ce qui grondait sous l’apparence ? ou peut-être n’était-ce encore qu’une nouvelle hypocrisie ? N’importe ! Et j’interrogeais Bute, comme j’avais fait les informes chroniques des Goths. De ses récits sortait une trouble vapeur, d’abîme qui déjà me montait à la tête et qu’inquiètement je humais. Par lui, j’appris d’abord que Heurtevent couchait avec sa fille. Je craignais, si je manifestais le moindre blâme, d’arrêter toute confidence ; je souris donc ; la curiosité me poussait.

— Et la mère ? Elle ne dit rien ?

— La mère ! voilà douze ans pleins qu’elle est morte… Il la battait.

— Combien sont-ils dans la famille ?

— Cinq enfants. Vous avez vu l’aîné des fils et le plus jeune. Il y en a encore un de seize ans, qui n’est pas fort, et qui veut se faire curé. Et puis la fille aînée a déjà deux enfants du père…

Et j’appris peu à peu bien d’autres choses, qui faisaient de la maison Heurtevent un lieu brûlant, à l’odeur forte, autour duquel, malgré que j’en eusse, mon imagination, comme une mouche à viande, tournoyait : — Un soir, le fils aîné tenta de violer une jeune servante ; et comme elle se débattait, le père intervenant aida son fils, et de ses mains énormes la contint ; cependant que le second fils, à l’étage au-dessus, continuait tendrement ses prières, et que le cadet, témoin du drame, s’amusait. Pour ce qui est du viol, je me figure qu’il n’avait pas été bien difficile, car Bute racontait encore que, peu de temps après, la servante, y ayant pris goût, avait tenté de débaucher le petit prêtre.

— Et l’essai n’a pas réussi ? demandai-je.

— Il tient encore, mais plus bien dru, répondit Bute.

— N’as-tu pas dit qu’il y avait une autre fille ?