Bute avait dit ces derniers mots plus bas. Il me regarda bien et je compris qu’il était urgent de sourire. Alors Bute, satisfait, continua :

— Monsieur sait parbleu bien qu’on le braconne Bah ! les bois sont si grands que ça n’y fait pas bien du tort.

Je m’en montrai si peu mécontent que, bien vite Bute, enhardi, et, je pense aujourd’hui, heureux de desservir un peu Bocage, me montra, dans tel creux, des collets tendus par Alcide, puis m’enseigna tel endroit de la haie où je pouvais être à peu près sûr de le surprendre. C’était, sur le haut d’un talus, un étroit pertuis dans la haie qui formait lisière, et par lequel Alcide avait accoutumé de se glisser vers six heures. Là, Bute et moi, fort amusés, nous tendîmes un fil de cuivre, très joliment dissimulé. Puis, m’ayant fait jurer que je ne le dénoncerais pas, Bute partit, ne voulant pas se compromettre. Je me couchai contre le revers du talus ; j’attendis.

Et trois soirs j’attendis en vain. Je commençai à croire que Bute m’avait joué. Le quatrième soir enfin, j’entends un très léger pas approcher. Mon cœur bat et j’apprends soudain l’affreuse volupté de celui qui braconne. Le collet est si bien posé qu’Alcide y vient donner tout droit. Je le vois brusquement s’étaler, la cheville prise. Il veut se sauver ; retombe, et se débat comme un gibier. Mais déjà je le tiens. C’est un méchant galopin, à l’œil vert, aux cheveux filasse, à l’expression chafouine. Il me lance des coups de pied ; puis, immobilisé, tâche de mordre, et comme il n’y peut parvenir commence à me jeter au nez les plus extraordinaires injures que j’aie jusqu’alors entendues. A la fin, je n’y puis plus tenir ; j’éclate de rire. Alors lui s’arrête soudain, me regarde, et, d’un ton plus bas :

— Espèce de brutal, vous m’avez estropié.

— Fais voir.

Il fait glisser son bas sur ses galoches et montre sa cheville où l’on distingue à peine une légère trace un peu rose. — Ce n’est rien. — Il sourit un peu, puis, sournoisement :

— J’m’en vas le dire à mon père, que c’est vous qui tendez les collets.

— Parbleu ! c’est un des tiens.

— Ben sûr que c’est pas vous qui l’avez posé, celui-là.