Alcide couchait là, je le savais, tout près des pigeons et des poules ; comme on l’y enfermait le soir, il sortait par un trou du toit ; il gardait dans ses vêtements une chaude odeur de poulaille.
Puis brusquement, et sitôt le gibier récolté, il fonçait dans la nuit comme dans une trappe, sans un geste d’adieu, sans même me dire à demain. Je savais qu’avant de rentrer dans la ferme où les chiens, pour lui, se taisaient, il retrouvait le petit Heurtevent et lui remettait sa provende. Mais où ? C’est ce que mon désir ne pouvait arriver à surprendre : menaces, ruses échouèrent ; les Heurtevent ne se laissaient pas approcher. Et je ne sais où triomphait le plus ma folie : poursuivre un médiocre mystère qui reculait toujours devant moi ? peut-être même inventer le mystère, à force de curiosité ? — Mais que faisait Alcide en me quittant ? Couchait-il vraiment à la ferme ? ou seulement le faisait-il croire au fermier ? Ah ! j’avais beau me compromettre, je n’arrivais à rien qu’à diminuer encore son respect, sans augmenter sa confiance ; et cela m’enrageait et me désolait à la fois.
Lui disparu, soudain, je restais affreusement seul ; et je rentrais à travers champs, dans l’herbe lourde de rosée, ivre de nuit, de vie sauvage et d’anarchie, trempé, boueux, couvert de feuilles. De loin, dans la Morinière endormie, semblait me guider, comme un paisible phare, la lampe de ma chambre d’étude où me croyait enfermé Marceline, ou de la chambre de Marceline à qui j’avais persuadé que, sans sortir ainsi la nuit, je n’aurais pas pu m’endormir. C’était vrai : je prenais en horreur mon lit, et j’eusse préféré la grange.
Le gibier abondait cette année. Lapins, lièvres, faisans, se succédèrent. Voyant tout marcher à souhait, Bute, au bout de trois jours, prit le goût de se joindre à nous.
Le sixième soir de braconnage, nous ne retrouvâmes plus que deux collets sur douze ; une rafle avait été faite pendant le jour. Bute me demanda cent sous pour racheter du fil de cuivre, le fil de fer ne valant rien.
Le lendemain, j’eus le plaisir de voir mes dix collets chez Bocage, et je dus approuver son zèle. Le plus fort, c’est que, l’an passé, j’avais inconsidérément promis dix sous pour chaque collet saisi ; j’en dus donner cent à Bocage. Cependant, avec ses cent sous, Bute rachète du fil de cuivre. Quatre jours après, même histoire ; dix nouveaux collets sont saisis. C’est de nouveau cent sous à Bute ; de nouveau cent sous à Bocage. Et comme je le félicite :
— Ce n’est pas moi, dit-il, qu’il faut féliciter. C’est Alcide.
— Bah ! — Trop d’étonnement peut nous perdre ; je me contiens.
— Oui, continue Bocage ; que voulez-vous, Monsieur, je me fais vieux, et suis trop requis par la ferme. Le petit court les bois pour moi ; il les connaît ; il est malin, et il sait mieux que moi où chercher et trouver les pièges.