— Je le crois sans effort, Bocage.
— Alors, sur les dix sous que Monsieur donne, je lui laisse cinq sous par piège.
— Certainement il les mérite. Parbleu ! Vingt collets en cinq jours ! Il a bien travaillé. Les braconniers n’ont qu’à bien se tenir. Ils vont se reposer, je parie.
— Oh ! Monsieur, tant plus qu’on en prend, tant plus qu’on en trouve. Le gibier se vend cher cette année, et pour quelques sous que ça leur coûte…
Je suis si bien joué que pour un peu je croirais Bocage de mèche. Et ce qui me dépite en cette affaire, ce n’est pas le triple commerce d’Alcide, c’est de le voir ainsi me tromper. Et puis que font-ils de l’argent, Bute et lui ? Je ne sais rien ; je ne saurai jamais rien de tels êtres. Ils mentiront toujours, me tromperont pour me tromper. Ce soir ce n’est pas cent sous, c’est dix francs que je donne à Bute : je l’avertis que c’est pour la dernière fois et que si les collets sont repris, c’est tant pis.
Le lendemain, je vois venir Bocage ; il semble très gêné ; je le deviens aussitôt plus que lui. Que s’est-il donc passé ? Et Bocage m’apprend que Bute n’est rentré qu’au petit matin sur la ferme ; Bute est soûl comme un Polonais ; aux premiers mots que lui a dits Bocage, Bute l’a salement insulté, puis s’est jeté sur lui, l’a frappé.
— Enfin, me dit Bocage, je venais savoir si Monsieur m’autorise (il reste un instant sur le mot), m’autorise à le renvoyer.
— Je vais y réfléchir, Bocage. Je suis très désolé qu’il vous ait manqué de respect. Je vois. Laissez-moi seul y réfléchir ; et revenez ici dans deux heures. — Bocage sort.
Garder Bute, c’est manquer péniblement à Bocage ; chasser Bute, c’est le pousser à se venger. Tant pis ; advienne que pourra ; aussi bien suis-je le seul coupable. Et dès que Bocage revient :
— Vous pouvez dire à Bute qu’on ne veut plus le voir ici.