Puis j’attends. Que fait Bocage ? Que dit Bute ? — Et le soir seulement j’ai quelques échos du scandale. Bute a parlé. Je le comprends d’abord par les cris que j’entends chez Bocage ; c’est le petit Alcide qu’on bat. Bocage va venir ; il vient ; j’entends son vieux pas approcher et mon cœur bat plus fort encore qu’il ne battait pour le gibier. L’insupportable instant ! Tous les grands sentiments seront de mise ; je vais être forcé de le prendre au sérieux. Quelles explications inventer ? Comme je vais jouer mal ! Ah ! je voudrais rendre mon rôle… Bocage entre. Je ne comprends strictement rien à ce qu’il dit. C’est absurde : je dois le faire recommencer. A la fin je distingue ceci : Il croit que Bute est seul coupable ; l’incroyable vérité lui échappe ; que j’aie donné dix francs à Bute, et pour quoi faire ? Il est trop Normand pour l’admettre. Les dix francs, Bute les a volés, c’est sûr ; en prétendant que je les ai donnés, il ajoute au vol le mensonge ; histoire d’abriter son vol ; ce n’est pas à Bocage qu’on en fait accroire. Du braconnage il n’en est plus question. Si Bocage battait Alcide, c’est parce que le petit découchait.
Allons ! je suis sauvé ; devant Bocage au moins tout va bien. Quel imbécile que ce Bute ! Certes, ce soir je n’ai pas grand désir de braconner.
Je croyais déjà tout fini, mais, une heure après, voici Charles. Il n’a pas l’air de plaisanter ; de loin déjà il paraît plus rasant encore que son père. Dire que l’an passé…
— Eh bien ! Charles, voilà longtemps qu’on ne t’a vu.
— Si Monsieur tenait à me voir, il n’avait qu’à venir sur la ferme. Ce n’est parbleu ni des bois ni de la nuit que j’ai affaire.
— Ah ! ton père t’a raconté…
— Mon père ne m’a rien raconté parce que mon père ne sait rien. Qu’a-t-il besoin d’apprendre, à son âge, que son maître se fiche de lui ?
— Attention, Charles ! tu vas trop loin…
— Oh ! parbleu, vous êtes le maître ! et vous faites ce qui vous plaît.
— Charles, tu sais parfaitement que je ne me suis moqué de personne, et si je fais ce qui me plaît c’est que cela ne nuit qu’à moi.