— Oh ! Marceline ! Marceline ! partons d’ici. Ailleurs je t’aimerai comme je t’aimais à Sorrente. Tu m’as cru changé, n’est-ce pas ? Mais ailleurs, tu sentiras bien que rien n’a changé notre amour.

Et je ne guéris pas encore sa tristesse, mais déjà, comme elle se raccroche à l’espoir !

La saison n’était pas avancée, mais il faisait humide et froid, et déjà les derniers boutons des rosiers pourrissaient sans pouvoir éclore. Nos invités nous avaient quittés depuis longtemps. Marceline n’était pas si souffrante qu’elle ne pût s’occuper de fermer la maison, et cinq jours après nous partîmes.

TROISIÈME PARTIE

Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon amour. Mais qu’avais-je besoin de tranquille bonheur ? Celui que me donnait et que représentait pour moi Marceline, était comme un repos pour qui ne se sent pas fatigué. Mais comme je sentais qu’elle était lasse et qu’elle avait besoin de mon amour, je l’en enveloppai et feignis que ce fût par le besoin que j’en avais moi-même. Je sentais intolérablement sa souffrance ; c’était pour l’en guérir que je l’aimais.

Ah ! soins passionnés, tendres veilles ! Comme d’autres exaspèrent leur foi en en exagérant les pratiques, ainsi développai-je mon amour. Et Marceline se reprenait, vous dis-je, aussitôt à l’espoir. En elle il y avait encore tant de jeunesse ; en moi tant de promesses, croyait-elle. Nous nous enfuîmes de Paris comme pour de nouvelles noces. Mais, dès le premier jour du voyage, elle commença d’aller beaucoup plus mal : dès Neuchâtel il nous fallut nous arrêter.

Combien j’aimai ce lac aux rives glauques ! sans rien d’alpestre, et dont les eaux, comme celles d’un marécage, longtemps se mêlent à la terre, et filtrent entre les roseaux. Je pus trouver pour Marceline, dans un hôtel très confortable, une chambre ayant vue sur le lac ; je ne la quittai pas de tout le jour.

Elle allait si peu bien que dès le lendemain je fis venir un docteur de Lausanne. Il s’inquiéta, bien inutilement, de savoir si déjà, dans la famille de ma femme, je connaissais d’autres cas de tuberculose. Je répondis que oui ; pourtant je n’en connaissais pas ; mais il me déplaisait de dire que moi-même j’avais été presque condamné pour cela, et qu’avant de m’avoir soigné, Marceline n’avait jamais été malade. Et je rejetai tout sur l’embolie, bien que le médecin n’y voulût rien voir qu’une cause occasionnelle et m’affirmât que le mal datait de plus loin. Il nous conseilla vivement le grand air des hautes Alpes, où Marceline, affirmait-il, guérirait ; et comme précisément mon désir était de passer tout l’hiver en Engadine, sitôt que Marceline fut assez bien pour pouvoir supporter le voyage, nous repartîmes.

Je me souviens comme d’événements de chaque sensation de la route. Le temps était limpide et froid ; nous avions emporté les plus chaudes fourrures. A Coire, le vacarme incessant de l’hôtel nous empêcha presque complètement de dormir. J’aurais pris gaîment mon parti d’une nuit blanche dont je ne me serais pas senti fatigué ; mais Marceline… Et je ne m’irritai point tant contre ce bruit que de ce qu’elle n’eût su trouver, et malgré ce bruit, le sommeil. Elle en eût eu si grand besoin ! Le lendemain, nous partîmes dès avant l’aube ; nous avions retenu les places du coupé dans la diligence de Coire ; les relais bien organisés permettent de gagner Saint-Moritz en un jour.

Tiefenkasten, le Julier, Samaden… Je me souviens de tout, heure par heure ; de la qualité très nouvelle et de l’inclémence de l’air ; du son des grelots des chevaux ; de ma faim ; de la halte à midi devant l’auberge ; de l’œuf cru que je crevai dans la soupe, du pain bis et de la froideur du vin aigre. Ces mets grossiers convenaient mal à Marceline ; elle ne put manger à peu près rien que quelques biscuits secs qu’heureusement j’avais eu soin de prendre pour la route. Je revois la tombée du jour, la rapide ascension de l’ombre contre les pentes des forêts ; puis une halte encore. L’air devient toujours plus vif et plus cru. Quand la diligence s’arrête, on plonge jusqu’au cœur de la nuit et dans le silence limpide ; limpide… il n’y a pas d’autre mot. Le moindre bruit prend sur cette transparence étrange sa qualité parfaite et sa pleine sonorité. On repart dans la nuit. Marceline tousse… Oh ! n’arrêtera-t-elle pas de tousser ? Je resonge à la diligence de Sousse. Il me semble que je toussais mieux que cela. Elle fait trop d’efforts… Comme elle paraît faible et changée ; dans l’ombre, ainsi, je la reconnaîtrais à peine. Que ses traits sont tirés ! Est-ce que l’on voyait ainsi les deux trous noirs de ses narines ? — Elle tousse affreusement. C’est le plus clair résultat de ses soins. J’ai horreur de la sympathie ; toutes les contagions s’y cachent ; on ne devrait sympathiser qu’avec les forts. — Oh ! vraiment elle n’en peut plus ! N’arriverons-nous pas bientôt ?… Que fait-elle ?… Elle prend son mouchoir ; le porte à ses lèvres ; se détourne… Horreur ! est-ce qu’elle aussi va cracher le sang ? — Brutalement j’arrache le mouchoir de ses mains. Dans la demi-clarté de la lanterne, je regarde… Rien. Mais j’ai trop montré mon angoisse ; Marceline tristement s’efforce de sourire et murmure :