— Non ; pas encore.
Enfin nous arrivons. Il n’est que temps ; elle se tient à peine. Les chambres qu’on nous a préparées ne me satisfont pas ; nous y passerons la nuit, puis demain nous changerons. Rien ne me paraît assez beau ni trop cher. Et comme la saison d’hiver n’est pas encore commencée, l’immense hôtel se trouve à peu près vide ; je peux choisir. Je prends deux chambres spacieuses, claires et simplement meublées ; un grand salon y attenant, se terminant en large bow-window d’où l’on peut voir et le hideux lac bleu, et je ne sais quel mont brutal, aux pentes trop boisées ou trop nues. C’est là qu’on nous servira nos repas. L’appartement est hors de prix, mais que m’importe ! Je n’ai plus mon cours, il est vrai, mais fais vendre la Morinière. Et puis nous verrons bien. D’ailleurs, qu’ai-je besoin d’argent ? Qu’ai-je besoin de tout cela ? Je suis devenu fort, à présent. Je pense qu’un complet changement de fortune doit éduquer autant qu’un complet changement de santé. Marceline, elle, a besoin de luxe ; elle est faible. Ah ! pour elle je veux dépenser tant et tant que… Et je prenais tout à la fois l’horreur et le goût de ce luxe. J’y lavais, j’y baignais ma sensualité, puis la souhaitais vagabonde.
Cependant Marceline allait mieux, et mes soins constants triomphaient. Comme elle avait peine à manger, je commandais, pour stimuler son appétit, des mets délicats, séduisants ; nous buvions les vins les meilleurs. Je me persuadais qu’elle y prenait grand goût, tant m’amusaient ces crus étrangers que nous expérimentions chaque jour. Ce furent d’âpres vins du Rhin ; des Tokay presque sirupeux qui m’emplirent de leur vertu capiteuse. Je me souviens d’un bizarre Barba-Grisca, dont il ne restait plus qu’une bouteille, de sorte que je ne pus savoir si le goût saugrenu qu’il avait se serait retrouvé dans les autres.
Chaque jour nous sortions en voiture ; puis en traîneau, lorsque la neige fut tombée, enveloppés jusqu’au cou de fourrures. Je rentrais le visage en feu, plein d’appétit, puis de sommeil. Cependant je ne renonçais pas à tout travail et trouvais chaque jour plus d’une heure où méditer sur ce que je sentais devoir dire. D’histoire il n’était plus question ; depuis longtemps déjà, mes études historiques ne m’intéressaient plus que comme un moyen d’investigation psychologique. J’ai dit comment j’avais pu m’éprendre à nouveau du passé, quand j’y avais cru voir de troubles ressemblances ; j’avais osé prétendre, à force de presser les morts, obtenir d’eux quelque secrète indication sur la vie. A présent le jeune Athalaric lui-même pouvait, pour me parler, se lever de sa tombe ; je n’écoutais plus le passé. Et comment une antique réponse eût-elle satisfait à ma nouvelle question : Qu’est-ce que l’homme peut encore ? Voilà ce qu’il m’importait de savoir. Ce que l’homme a dit jusqu’ici, est-ce tout ce qu’il pouvait dire ? N’a-t-il rien ignoré de lui ? Ne lui reste-t-il qu’à redire ?… Et chaque jour croissait en moi le confus sentiment de richesses intactes, que couvraient, cachaient, étouffaient les cultures, les décences, les morales.
Il me semblait alors que j’étais né pour une sorte inconnue de trouvailles ; et je me passionnais étrangement dans ma recherche ténébreuse, pour laquelle je sais que le chercheur devait abjurer et repousser de lui culture, décence et morale.
J’en venais à ne goûter plus en autrui que les manifestations les plus sauvages, à déplorer qu’une contrainte quelconque les réprimât. Pour un peu je n’eusse vu dans l’honnêteté que restrictions, conventions ou peur. Il m’aurait plu de la chérir comme une difficulté rare ; nos mœurs en avaient fait la forme mutuelle et banale d’un contrat. En Suisse, elle fait partie du confort. Je comprenais que Marceline en eût besoin, mais ne lui cachais pourtant pas le cours nouveau de mes pensées. A Neuchâtel déjà, comme elle louangeait cette honnêteté qui transpire là-bas des murs et des visages :
— La mienne me suffit amplement, repartis-je ; j’ai les honnêtes gens en horreur. Si je n’ai rien à craindre d’eux, je n’ai non plus rien à apprendre. Et eux n’ont d’ailleurs rien à dire… Honnête peuple suisse ! Se porter bien ne lui vaut rien. Sans crimes, sans histoire, sans littérature, sans arts, c’est un robuste rosier, sans épines ni fleurs.
Et que ce pays honnête m’ennuyât, c’est ce que je savais d’avance, mais au bout de deux mois, cet ennui devenant une sorte de rage, je ne songeai plus qu’à partir.
Nous étions à la mi-janvier. Marceline allait mieux, beaucoup mieux : la petite fièvre continue qui lentement la minait s’était éteinte ; un sang plus frais recolorait ses joues ; elle marchait de nouveau volontiers, quoique peu ; n’était plus comme avant constamment lasse. Je n’eus pas trop grand’peine à la persuader que tout le bénéfice de cet air tonique était acquis, que rien ne lui serait meilleur à présent que de descendre en Italie, où la tiède faveur du printemps achèverait de la guérir — et surtout je n’eus pas grand’peine à m’en persuader moi-même, tant j’étais las de ces hauteurs.
Et pourtant, à présent que, dans mon désœuvrement, le passé détesté reprend sa force, entre tous, ces souvenirs m’obsèdent. Courses rapides en traîneau, cinglement joyeux de l’air sec, éclaboussement de la neige, appétit ; marche incertaine dans le brouillard, sonorités bizarres des voix, brusque apparition des objets ; lectures dans le salon bien calfeutré, paysage à travers la vitre, paysage glacé ; tragique attente de la neige ; disparition du monde extérieur, voluptueux blottissement des pensées… O patiner encore avec elle, là-bas, seuls, sur ce petit lac pur, entouré de mélèzes, perdu ; puis rentrer avec elle, le soir…