La descente en Italie eut pour moi tous les vertiges d’une chute. Il faisait beau. A mesure que nous enfoncions dans l’air plus tiède et plus dense, les arbres rigides des sommets, mélèzes et sapins réguliers, faisaient place à une végétation riche de molle grâce et d’aisance. Il me semblait quitter l’abstraction pour la vie, et, bien que nous fussions en hiver, j’imaginais partout des parfums. Ah ! depuis trop longtemps nous n’avions plus ri qu’à des ombres ! Ma privation me grisait, et c’est de soif que j’étais ivre, comme d’autres sont ivres de vin. L’épargne de ma vie était admirable ; au seuil de cette terre tolérante et prometteuse, tous mes appétits éclataient. Une énorme réserve d’amour me gonflait ; parfois elle affluait du fond de ma chair vers ma tête et dévergondait mes pensées.

Cette illusion de printemps dura peu. Le brusque changement d’altitude m’avait pu tromper un instant, mais, dès que nous eûmes quitté les rives abritées des lacs, Bellagio, Côme où nous nous attardâmes quelques jours, nous trouvâmes l’hiver et la pluie. Le froid que nous supportions bien en Engadine, non plus sec et léger comme sur les hauteurs, mais humide à présent et maussade, commença de nous faire souffrir. Marceline se remit à tousser. Alors, pour fuir le froid, nous descendîmes plus au Sud : nous quittâmes Milan pour Florence, Florence pour Rome, Rome pour Naples qui, sous la pluie d’hiver, est bien la plus lugubre ville que je connaisse. Je traînais un ennui sans nom. Nous revînmes à Rome, chercher, à défaut de chaleur, un semblant de confort. Sur le Monte Pincio nous louâmes un appartement trop vaste, mais admirablement situé. A Florence déjà, mécontents des hôtels, nous avions loué pour trois mois une exquise villa sur le Viale dei Celli. Un autre y aurait souhaité toujours vivre. Nous n’y restâmes pas vingt jours. A chaque nouvelle étape pourtant, j’avais soin d’aménager tout, comme si nous ne devions plus repartir. Un démon plus fort me poussait. Ajoutez à cela que nous n’emportions pas moins de huit malles. Il y en avait une, uniquement pleine de livres, et que, durant tout le voyage, je n’ouvris pas même une fois.

Je n’admettais pas que Marceline s’occupât de nos dépenses, ni tentât de les modérer. Qu’elles fussent excessives, certes, je le savais, et qu’elles ne pourraient durer. Je cessais de compter sur l’argent de la Morinière ; elle ne rapportait plus rien et Bocage écrivait qu’il ne trouvait pas d’acquéreur. Mais toute considération d’avenir n’aboutissait qu’à me faire dépenser davantage. Ah ! qu’aurais-je besoin de tant, une fois seul ? pensais-je, et j’observais, plein d’angoisse et d’attente, diminuer, plus vite encore que ma fortune, la frêle vie de Marceline.

Bien qu’elle se reposât sur moi de tous les soins, ces déplacements précipités la fatiguaient ; mais ce qui la fatiguait davantage, j’ose bien à présent me l’avouer, c’était la peur de ma pensée.

— Je vois bien, me dit-elle un jour, — je comprends bien votre doctrine — car c’est une doctrine à présent. Elle est belle, peut-être, — puis elle ajouta plus bas, tristement : Mais elle supprime les faibles.

— C’est ce qu’il faut, répondis-je aussitôt malgré moi.

Alors il me parut sentir, sous l’effroi de ma brutale parole, cet être délicat se replier et frissonner. Ah ! peut-être allez-vous penser que je n’aimais pas Marceline. Je jure que je l’aimais passionnément. Jamais elle n’avait été et ne m’avait paru si belle. La maladie avait subtilisé et comme extasié ses traits. Je ne la quittais presque plus, l’entourais de soins continus, protégeais, veillais chaque instant et de ses jours et de ses nuits. Si léger que fût son sommeil, j’exerçai mon sommeil à rester plus léger encore ; je la surveillais s’endormir et je m’éveillais le premier. Quand, parfois, la quittant une heure, je voulais marcher seul dans la campagne ou dans les rues, je ne sais quel souci d’amour et la crainte de son ennui me rappelaient vite auprès d’elle ; et parfois j’appelais à moi ma volonté, protestais contre cette emprise, me disais : n’est-ce que cela que tu vaux, faux grand homme ! — et me contraignais à faire durer mon absence ; — mais je rentrais alors les bras chargés de fleurs, fleurs de jardin précoce ou fleurs de serre… Oui, vous dis-je ; je la chérissais tendrement. Mais comment exprimer ceci ?… A mesure que je me respectais moins, je la vénérais davantage ; — et qui dira combien de passions et combien de pensées ennemies peuvent cohabiter en l’homme ?…


Depuis longtemps déjà le mauvais temps avait cessé ; la saison s’avançait ; et brusquement les amandiers fleurirent. C’était le premier mars. Je descends au matin sur la place d’Espagne. Les paysans ont dépouillé de ses rameaux blancs la campagne, et les fleurs d’amandiers chargent les paniers des vendeurs. Mon ravissement est tel que j’en achète tout un bosquet. Trois hommes me l’apportent. Je rentre avec tout ce printemps. Les branches s’accrochent aux portes ; des pétales neigent sur le tapis. J’en mets partout, dans tous les vases ; j’en blanchis le salon, dont Marceline, pour l’instant, est absente. Déjà je me réjouis de sa joie. Je l’entends venir. La voici. Elle ouvre la porte. Qu’a-t-elle ?… Elle chancelle… Elle éclate en sanglots.