Quoi ! malheureux, mais c’est…

PHILOCTÈTE

Je me dévoue. Préviens Ulysse. Tu lui diras… qu’il peut venir.

(Néoptolème épouvanté sort en courant et en criant.)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE, puis ULYSSE et NÉOPTOLÈME

PHILOCTÈTE, seul.

Et tu m’admireras, Ulysse ; je te veux contraindre à m’admirer. Ma vertu monte sur la tienne et tu te sens diminué. Exalte-toi, vertu de Philoctète ! satisfais-toi de ta beauté ! Néoptolème, que ne pris-tu mon arc tout de suite ? Plus tu m’aimais, plus cela t’était difficile : tu ne t’es pas assez dévoué. Prends-les… (Il regarde.) Il n’est plus là…

Ce breuvage avait un goût affreux ; d’y penser, mon cœur se soulève ; je voudrais m’endormir plus vite… De tous les dévouements, le plus fou c’est celui pour les autres, car alors on leur devient supérieur. Je me dévoue, oui, mais ce n’est pas pour la Grèce… Je ne regrette qu’une chose, c’est que mon dévouement serve la Grèce… Et non, je ne le regrette même pas… Mais alors, ne me remercie pas : c’est pour moi que j’agis, non pour toi. — Ulysse, tu m’admireras, n’est-ce pas ? — Mais, m’admireras-tu, Ulysse ? — Ulysse ! Ulysse ! où donc es-tu ? Comprends : je me dévoue, mais ce n’est pas pour la patrie… c’est pour autre chose, comprends ; c’est pour… quoi ? Je ne sais pas. Vas-tu comprendre ? Ulysse ! tu vas croire peut-être que je me dévoue pour la Grèce ! Ah ! cet arc et ces flèches vont y servir !… Où les jeter ? — La mer ! la mer ! (Il veut courir, mais retombe vaincu par le breuvage.) Je suis sans force. Ah ! ma tête se trouble… Il va venir…

Vertu ! vertu ! je cherche dans ton nom amer un peu d’ivresse ; l’aurais-je déjà toute épuisée ? L’orgueil qui me soutient chancelle et cède ; je fuis de toutes parts. « Pas de bonds ; pas de bonds », lui disais-je. Ce que l’on entreprend au-dessus de ses forces, Néoptolème, voilà ce qu’on appelle vertu. Vertu… je n’y crois plus, Néoptolème. Mais écoute-moi donc, Néoptolème ! Néoptolème, il n’y a pas de vertu. — Néoptolème !… Il n’entend plus… (Il tombe accablé et s’endort.)