… Une imperceptible fissure d’abord, un cri, mais qui germe, s’étend, s’exaspère, strident siffle et bientôt gémit comme une tempête. L’arbre Ygdrasil flétri chancelle et craque ; ses feuilles où jouaient les brises, frissonnantes et recroquevillées, se révulsent dans la bourrasque qui se lève et les emporte au loin, — vers l’inconnu d’un ciel nocturne et vers de hasardeux parages, où fuit l’éparpillement aussi des pages arrachées au grand livre sacré qui s’effeuille.
Vers le ciel est monté une vapeur, larmes, nuages qui retombent en larmes et qui remonteront en nuées : le temps est né.
Et l’Homme épouvanté, androgyne qui se dédouble, a pleuré d’angoisse et d’horreur, sentant, avec un sexe neuf, sourdre en lui l’inquiet désir pour cette moitié de lui presque pareille, cette femme tout à coup surgie, là, qu’il embrasse et qu’il voudrait reprendre, — cette femme qui dans l’aveugle effort de recréer un être parfait et d’arrêter là cette engeance, fera s’agiter en son sein l’inconnu d’une race nouvelle, et bientôt poussera dans le temps un autre être, incomplet encore et qui ne se suffira pas.
Triste race qui te disperseras sur cette terre de crépuscule et de prières, avec la vision quelquefois dans l’extase, du Paradis perdu et que tu rechercheras partout ; — race où naîtront pour te consoler, des prophètes, — et des poètes, car j’en suis, qui se souviendront d’un Éden et recueilleront pieusement les feuillets déchirés, du Livre immémorial où se lisaient les vérités qu’il faut connaître.
II
Si Narcisse se retournait, il verrait, je pense, quelque verte berge, un ciel peut-être, l’Arbre, la Fleur, quelque chose de stable enfin, et qui dure, mais dont le reflet tombant sur l’eau se brise et que la mobilité des flots diversifie.
Quand donc cette eau cessera-t-elle sa fuite ? et reposée enfin, stagnant miroir, dira-t-elle, en la pureté pareille de l’image, — pareille enfin, jusqu’à se confondre avec elles — les lignes de ces formes fatales, — jusqu’à les devenir, enfin.
Quand donc le temps, cessant sa fuite, laissera-t-il que cet écoulement se repose ? Formes, formes divines et pérennelles ! qui n’attendez que le repos pour reparaître, ô quand, dans quelle nuit, dans quel silence, vous recristalliserez-vous ?
Le Paradis est toujours à refaire ; mais il n’est point en quelque lointaine Thulé. Le Paradis est sous l’apparence. Chaque chose détient, virtuelle, l’intime harmonie de son être, comme chaque sel, en lui, l’archétype de son cristal ; — et vienne un temps de nuit tacite, où les eaux plus denses descendent : dans les abîmes imperturbés fleuriront les trémies secrètes…
Tout s’efforce vers sa forme perdue ; elle apparaît, mais salie, gauchie, et qui ne se satisfait pas, puisque toujours elle recommence ; pressée, heurtée par les formes d’auprès qui s’efforcent aussi chacune de paraître, — car, être ne suffit plus : il faut que l’on se prouve, — et l’orgueil infatue chacune. L’heure qui passe bouleverse tout.