Mais, comme le temps ne fuit que par la fuite des choses, chaque chose s’accroche et se crispe pour alentir un peu cette course et pouvoir apparaître mieux. Il est des époques alors, où les choses se font plus lentes, où le temps repose, — l’on croit ; — et comme le bruit, avec le mouvement, cesse, — tout se tait. On attend ; on comprend que l’instant est tragique et qu’il ne faut pas bouger.

« Il se fit dans le ciel un silence » ; prélude des apocalypses. — Oui tragiques, tragiques époques, où commencent des ères nouvelles, où le ciel et la terre se recueillent, où le livre aux VII sceaux va s’ouvrir, où tout va se fixer dans des postures éternelles… mais toujours quelque clameur importune surgit, qui bouleverse et passe.

Sur les plateaux élus où l’on croit que le temps va finir, — toujours quelques avides soldats qui se partagent des vêtements, et qui jouent aux dés des tuniques, — lorsque l’extase immobilise les saintes femmes, que le voile qui se déchire va livrer les secrets du temple ; quand toute la création contemple le Christ enfin qui se fige en la croix suprême, disant les dernières paroles : « Tout est consommé… »

… Et puis, non ! tout est à refaire, à refaire éternellement — parce qu’un joueur de dés n’avait pas arrêté son vain geste, parce qu’un soldat voulait gagner une tunique, parce que quelqu’un ne regardait pas.

Car la faute est toujours la même et qui reperd toujours le Paradis. L’individu qui songe à soi tandis que la Passion s’ordonne, et, comparse orgueilleux, ne se subordonne pas[1].

[1] Les Vérités demeurent derrière les Formes — symboles. Tout phénomène est le Symbole d’une Vérité. Son seul devoir est qu’il la manifeste. Son seul péché : qu’il se préfère.

C’est là ce que je voudrais dire. J’y reviendrai toute ma vie ; je vois là toute la morale, et je crois que tout s’y ramène. Je ne veux que l’indiquer ici, en une note ; aussi bien, en ce mince traité, craindrais-je d’en faire éclater l’étroit cadre.

Nous vivons pour manifester. Les règles de la morale et de l’esthétique sont les mêmes : toute œuvre qui ne manifeste pas est inutile et par cela même, mauvaise. Tout homme qui ne manifeste pas est inutile et mauvais. (En s’élevant un peu, l’on verrait pourtant que tous manifestent — mais on ne doit le reconnaître qu’après).

Tout représentant de l’Idée tend à se préférer à l’Idée qu’il manifeste. Se préférer — voilà la faute. L’artiste, le savant, ne doit pas se préférer à la Vérité qu’il veut dire : voilà toute sa morale ; ni le mot, ni la phrase, à l’Idée qu’ils veulent montrer : je dirais presque, que c’est là toute l’esthétique.

Et je ne prétends pas que cette théorie soit nouvelle ; les doctrines de renoncement ne prêchent pas autre chose.