La question morale pour l’artiste, n’est pas que l’Idée qu’il manifeste soit plus ou moins morale et utile au grand nombre ; la question est qu’il la manifeste bien. — Car tout doit être manifesté, même les plus funestes choses : « Malheur à celui par qui le scandale arrive », mais : « Il faut que le scandale arrive. » — L’artiste et l’homme vraiment homme, qui vit pour quelque chose, doit avoir d’avance fait le sacrifice de lui-même. Toute sa vie n’est qu’un acheminement vers cela.
Et maintenant que manifester ? — On apprend cela dans le silence (1890).
Inépuisables messes, chaque jour, pour remettre le Christ en l’agonie, et le public en position de prière… un public ! — quand il faudrait prosterner l’humanité entière : — alors une messe suffirait.
Si nous savions être attentifs et regarder, que de choses nous verrions, peut-être…
III
Le Poète est celui qui regarde. Et que voit-il ? — Le Paradis.
Car le Paradis est partout ; ne croyons pas les apparences. Les apparences sont imparfaites : elles balbutient les vérités qu’elles recèlent ; le Poète, à demi-mot, doit comprendre, — puis redire ces vérités. Est-ce que le Savant fait rien d’autre ? Lui aussi recherche l’archétype des choses et les lois de leur succession ; il recompose un monde enfin, idéalement simple, où tout s’ordonne normalement.
Mais, ces formes premières, le Savant les recherche, par une induction lente et peureuse, à travers d’innombrables exemples ; car il s’arrête à l’apparence, et, désireux de certitude, il se défend de deviner.
Le Poète, lui, qui sait qu’il crée, devine à travers chaque chose — et une seule lui suffit, symbole, pour révéler son archétype ; il sait que l’apparence n’en est que le prétexte, un vêtement qui la dérobe et où s’arrête l’œil profane, mais qui nous montre qu’Elle est là[2].
[2] A-t-on compris que j’appelle symbole — tout ce qui paraît.