L’air était devenu plus tiède, la nuit si belle, qu’ils ne fermaient plus la croisée : ils dormaient ainsi sous la lune — et comme un rosier plein de fleurs montait, entourait la fenêtre, ils en avaient emprisonné des branches ; l’odeur des roses se mêlait à celle des bouquets dans la chambre. A cause de l’amour ils s’endormaient très tard ; ils avaient des réveils comme ceux de l’ivresse — très tard, encore fatigués de la nuit. Ils se lavaient dans une source claire, qui coulait du jardin, et Luc regardait Rachel se baigner nue sous les feuilles. — Puis ils partaient en promenade.

Souvent ils attendaient le soir, assis dans l’herbe et sans rien faire ; ils regardaient le soleil s’abaisser ; puis lorsque l’heure enfin s’était faite plus douce, ils regagnaient lentement la demeure. La mer n’était pas loin ; par les fortes marées, la nuit, on entendait faiblement le bruit des vagues. Parfois ils descendaient jusqu’à la plage ; c’était par une vallée étroite et tortueuse, sans ruisseau ; des ajoncs, des genêts y croissaient et le vent y chassait du sable ; puis la plage s’ouvrait : c’était un golfe, sans barques, sans navires ; pourtant la mer y était calme. L’on voyait, presque en face, sur la côte recourbée et qui semblait au loin former une île, en ce point même, l’on apercevait comme la grille fastueuse d’un parc ; au soir elle luisait comme de l’or. — Bientôt Rachel ne trouvait plus de coquilles dans le sable ; ils s’ennuyaient devant la mer.

Non loin aussi était un village, mais ils n’y passaient pas souvent à cause des pauvres.

Lorsqu’il pleuvait ou que, par nonchalance, ils n’allaient même pas dans les prés, Rachel étendue, Luc étant à ses pieds, le priait de lui dire une histoire : Parlez, disait-elle, j’écoute à présent ; ne cessez pas si je sommeille : racontez-moi des jardins au printemps, — vous savez bien, et ces hautes terrasses.


Et Luc racontait les terrasses, les marronniers en enfilade, les jardins suspendus sur la plaine : — au matin, des fillettes y venaient jouer et danser leurs rondes, et le soleil était encore si bas sur la plaine, que les arbres ne faisaient pas d’ombre.

Un peu plus tard, de grandes jeunes filles tranquilles entrèrent parmi les plates-bandes et préparèrent des guirlandes — comme vous en faisiez, Rachel. Vers midi des couples survinrent, — et, le soleil ayant passé sur les arbres, la voûte opaque des ramées fit l’allée, semblait-il, plus fraîche ; ceux qui s’y promenaient ne se parlaient plus qu’à voix basse. Un peu plus tard, comme elle était moins éblouie, on commença de voir la plaine où l’Été semblait épandu. Des promeneurs s’accoudèrent, se penchèrent aux balustrades ; des groupes de femmes s’assirent, les unes dévidaient des écheveaux de laine que d’autres employaient en ouvrages. Des heures s’écoulèrent. Vinrent des écoliers, les écoles finies ; des enfants jouèrent aux billes. Le soir tomba ; les promeneurs devinrent solitaires ; quelques-uns pourtant encore réunis, parlaient déjà du jour comme d’une chose finie. L’ombre de la terrasse descendit sur la plaine, et tout au bout de l’horizon, dans le ciel clair, la lune parut très fine et pure. — Je suis venu, la nuit errer sur la terrasse déserte… — Luc se tut et regarda Rachel, endormie au bruit des paroles.


Ils firent encore une promenade plus longue ; c’était à la fin du printemps. Ayant gravi la colline où leur maison se trouvait sise, ils trouvèrent à mi-côte, sur le versant opposé, un canal. Une rangée de peupliers le bordait ; un chemin en talus le suivait, puis le terrain continuait sa pente. Ayant pu traverser le canal sur un pont, le soleil qui brûlait les fit suivre le bord de l’eau. De la vallée une chaleur montait par vagues ; l’air vibrait sur les champs ; une grande route au loin poudroyait quand y passait une charrette ; ils virent l’Été sur la plaine. Le chemin, les arbres, le canal suivaient assidûment les courbes de la colline ; eux donc suivaient le canal sur la berge ; vers l’autre berge un petit bois venait finir. — Ce fut tout. Ils marchèrent ainsi très longtemps ; mais voyant que ça continuait indéfiniment, quand ils en eurent assez, ils revinrent.