II

Madame — c’est à vous que je conterai cette histoire. Vous savez que nos tristes amours se sont égarés dans la lande, et c’est vous qui vous plaigniez autrefois que j’eusse tant de peine à sourire. Cette histoire est pour vous : j’y ai cherché ce que donne l’amour ; si je n’ai trouvé que l’ennui, c’est ma faute : vous m’aviez désappris d’être heureux. — Que la joie est brève en un livre et qu’elle est vite racontée ; combien est banal un sourire sans vice et sans mélancolie ! Puis, que nous fait l’amour des autres, l’amour qui leur fait le bonheur[4]. — Tant pis pour eux, Luc et Rachel s’aimèrent ; pour l’unité de mon récit, ils ne firent même rien d’autre ; ils ne connurent de l’ennui que celui même du bonheur. — La cueillaison des fleurs était leur occupation monotone. Ils n’écartaient pas le désir pour une poursuite plus lointaine, et goûtaient peu les langueurs de l’attente. Ils ignoraient ce geste qui repousse cela même qu’on voudrait étreindre, — comme nous faisions, ah ! Madame — par la crainte de posséder et par amour du pathétique. — Ils cueillaient aussitôt toute fleur désirable, sans souci qu’entre leurs mains tièdes, elle ne fût trop vite fanée. — Heureux ceux qui comme eux pourront aimer sans conscience ! Ils en étaient à peine fatigués ; — car ce n’est pas tant l’amour, et ce n’est pas tant le péché que de s’en repentir, qui fatigue. Donc ils avaient pris cette coutume de regarder bien peu sur les eaux du passé leurs actions flottantes ; et leur joie à eux leur venait de l’ignorance de la tristesse ; ils ne se souvenaient que de baisers et de prises qu’on peut refaire. Il y eut alors un instant où leurs vies vraiment se fondirent. C’était au solstice d’Été ; dans l’air tout bleu, les hautes branches au-dessus d’eux avaient des gracilités souveraines.

[4] Notre ennui vint surtout à cause du bonheur des autres, dont nous ne voulions pourtant pas.

Été ! Été ! Il faudrait chanter cela comme un cantique. — Cinq heures ; — je me suis levé ; voici l’aube, et je suis sorti par les champs. — S’ils savaient tout ce qu’il y a de rosée fraîche sur l’herbe, d’eau froide où laveront les pieds frissonnants du matin ; s’ils savaient les rayons sur les champs, et l’étourdissement de la plaine ; s’ils savaient l’accueil de sourires que l’aube fait à qui descend vers elle dans l’herbe, — ils ne resteraient pas à dormir, je suppose, — mais Luc et Rachel sont las des baisers de la nuit, et cette lassitude amoureuse a mis plus de sourires peut-être dans leurs rêves que l’aube n’en met dans les champs.


Un matin pourtant ils sortirent ; ils gagnèrent cette même vallée et ce canal qu’un jour de printemps ils suivaient ; mais ayant doublé la colline au lieu de la gravir, ils arrivèrent en un lieu où le canal rejoignait une large rivière ; le canal servait au halage ; ils passèrent l’eau sur une écluse et suivirent le chemin de halage, ayant à droite le canal, à gauche la rivière. Sur l’autre rive, était aussi une route. Et ces cinq routes parallèles dans l’étroite vallée, aussi loin qu’ils voyaient, s’enfonçaient. Leur promenade ce jour-là fut assez longue, mais pas intéressante à raconter.


Ils voulurent revoir la plage ; ils redescendirent la valleuse ; ils s’assirent devant la mer. Les flots d’une récente tempête avaient amené sur la grève des coquilles des profondeurs, des épaves et des lambeaux d’algue arrachés ; les vagues encore gonflées étourdissaient par une clameur continue. Et Rachel soudain eut une inquiétude : elle sentit que Luc commençait à penser. Un vent plus froid soufflait ; un frisson les saisit ; ils se levèrent. — Luc marcha devant, trop vite, un peu déclamatoire ; une poutre était là, déchiquetée et noire, pilotis inconnu, fragment de bateau, bois des îles… et tous deux devant cela s’arrêtèrent. Après, Luc regarda la mer ; Rachel, par besoin, par instinct, s’appuya sur Luc et pencha la tête contre son épaule, sentant confusément en lui l’angoisse et la soif d’aventures. Ils restaient debout. Le soleil s’en allait, s’enfonçait au delà du golfe, après le détroit, où l’on voyait entre les promontoires fuir au loin la ligne infinie de la mer.

Et, tandis que le soleil plongeait, alors, en face d’eux, comme sur une île, les grilles du parc inconnu, recevant les rayons mourants, commencèrent à briller d’une manière inexplicable et presque surnaturelle ; du moins il le leur parut à ceci qu’ils ne se dirent rien l’un à l’autre ; chaque barreau, plutôt d’acier que d’or, semblait luire de lui-même, intimement, ou à cause d’une excessive polissure ; le plus curieux c’était qu’on croyait voir par derrière la grille, encore que l’on n’aurait su dire quoi. Luc et Rachel sentirent, chacun, que l’autre n’osait pas en parler.

En revenant, Rachel trouva, sur le sable, un œuf de sèche, énorme, noir, élastique, et d’une bizarrerie de forme comme intentionnelle, tellement qu’ils la jugèrent importante pour eux, et en cherchèrent une cause.