Le souvenir de ce jour leur laissa une vague inquiétude, et songeant souvent malgré eux à ce parc, clos devant la mer, attirés, questionneurs, et n’ayant d’ailleurs pas de barque qui les y mène, ils résolurent d’y partir un matin, longeant les côtes, marchant jusqu’à ce qu’ils l’eussent trouvé.

Ils se levèrent avant l’aube, et se mirent en route ; l’heure était grise et fraîche encore ; ils marchèrent comme des pèlerins sérieux, silencieux, préoccupés, ayant un but autre qu’eux-mêmes ; et leur curiosité retombée laissait en eux comme le sentiment d’une tâche. — Mais n’en disons pas trop, Madame, car voici presque qu’ils nous plaisent. — Tant pis ! pour une fois ils marchèrent sans souci de la chaleur du jour, guidés par une pensée, — car ce n’était plus un désir. Et Rachel ne se plaignait pas des graviers roulants de la route, ou du sable mobile où les pieds appuyés s’enfonçaient ; — tantôt suivant la grève, tantôt à travers champs, — une fois remontant la berge d’une rivière jusqu’à ce qu’ils trouvassent un pont, — puis la redescendant ensuite, — puis à travers champs de nouveau. — Ah ! les voilà enfin qui parvinrent presque auprès du mur ; c’était le Parc ; — et pour mieux en défendre l’approche, l’eau de la mer amenée dans un fossé bâti de pierres, battait le pied du mur, et semblait se fermer sur lui, et ce mur avançait en digue, dans la mer, de sorte qu’on ne voyait rien de ce côté qu’un morne promontoire calcaire. Ils avancèrent. Le fossé cessa. Alors suivant le mur ils marchèrent. Le soleil était lourd ; la route devant eux s’allongeait ; — c’était l’heure où les murs des jardins n’ont pas d’ombre. Ils virent, presque sous le lierre et cachée, une petite porte fermée. Insensiblement le mur tournait, et le soleil, tournant aussi tandis que s’achevait le jour, semblait les suivre. Par-dessus le mur, des branches se penchaient, mais sans gestes. Il naissait de l’intérieur du parc, comme un bruit continu de rires, mais souvent les jets d’eaux font le bruit même de paroles. Tout d’un coup ils se retrouvèrent devant la mer. Alors ils furent pris par une grande tristesse, et ils s’assirent un peu, avant de se remettre en route pour revenir. Devant eux, ainsi que de l’autre côté un promontoire de pierre s’avançait dans la mer, et continuait le mur dont la mer battait le pied dans une douve infranchissable. Et la tristesse les pénétra, les remplit, entrant toute à la fois par la plus étroite fissure. — Surtout, ils étaient las de la course, et de ce qu’elle eût été vaine. — Le soleil maintenant disparaissait derrière le parc ; ils marchaient dans l’ombre envahissante du mur ; il leur parut un peu qu’elle avait en elle un mystère. Il leur semblait entendre par instants le bruit comme d’un jeu de doigts sur les vitres, mais ce bruit cessant sitôt qu’ils cessaient de marcher, ils le dirent causé par l’étourdissement de leur marche. Il était nuit déjà depuis longtemps lorsqu’ils rentrèrent.


Le lendemain, dans le repos du jour : Racontez-moi l’aube d’Été, dit Rachel, puisque me tient ici près de vous ma paresse. Luc commença :

C’était l’Été, mais avant l’aube ; les oiseaux ne chantaient pas encore ; la forêt s’éveillait à peine. — O ! pas une forêt, dit-elle ; une avenue. L’aube naît, et si les oiseaux ne chantent pas encore, c’est à cause de la vallée trop profonde où la nuit est encore attardée ; mais déjà des clartés blanchissent le haut des collines. — Vers ces clartés supérieures, reprit Luc, deux chevaliers s’aventurèrent, et vers le plateau qui domine, après avoir suivi toute la nuit la vallée. Ils étaient silencieux et graves, ayant marché longtemps dans l’ombre, et les hauts chênes de l’avenue, au-dessus d’eux étendaient leurs branches. Leurs chevaux montaient lentement la route toute droite escarpée. Tandis qu’ils montaient augmentait autour d’eux la lumière. Sur le plateau le jour parut. — Sur le plateau s’étendait une autre avenue, plus vaste, coupant la première et qui suivait le sommet de la colline. Les deux chevaliers s’arrêtèrent. L’un dit : Séparons-nous, mon frère, ce n’est pas la même route qui tous deux nous appelle — et mon courage suffisant n’a que faire du vôtre à mon aide. Où l’un vaut, l’autre est inutile. — Et l’autre dit : Adieu mon frère. — Puis, se tournant le dos, chacun d’eux s’en alla vers de solitaires conquêtes. — Alors tous les oiseaux s’éveillèrent. Il y eut des poursuites amoureuses sous les feuilles et des chasses d’insectes dans l’air ; on entendait des vols d’abeilles et sur les gazons s’ouvraient les nouvelles fleurs butinées. Des murmures délicieux s’élevèrent.

Plus loin, où le terrain cessait, l’on ne voyait plus que des feuilles ; plus bas, dans la vallée moins ténébreuse, les cimes flottantes des arbres ; et plus bas encore, une brume. O ! comme nous nous serions penchés, pour voir les cerfs descendre boire. — Et les deux chevaliers ? dit Rachel. — Ah ! laissons-les, dit Luc — occupons-nous de l’avenue. — Il y vint, vers midi, une assemblée de jeunes femmes ; elles marchaient en se donnant la main, comme vous avec vos compagnes ; elles riaient ; puis vinrent des hommes costumés de soie et de dorures frivoles ; s’étant assis, tous ensemble causèrent.

Le jour passa ; eux s’étaient tus et l’ombre avait crû sur la mousse ; ils se levèrent et s’en allèrent pour voir se coucher le soleil. Et l’avenue s’emplit d’inquiétude et de murmure ; tout s’apprêtait à s’endormir ; — puis tout se tut ; c’était le soir et les branches se balancèrent ; les troncs gris paraissaient mystérieux dans l’ombre ; il s’éleva un chant d’oiseau crépusculaire. Alors l’on vit dans la nuit commencée deux chevaliers s’en revenir ; ils marchaient l’un vers l’autre, à cause de la route suivie, et leurs chevaux étaient comme après une grande fatigue. Eux ils étaient courbés, plus graves qu’au matin à cause de la tâche vaine. Et s’étant rejoints sans un mot ils redescendirent l’allée qui redescendait la colline, s’enfonçant dans la nuit sous les branches. — Pourquoi partir alors, Luc — dit Rachel ; à quoi sert de se mettre en route. N’êtes-vous pas toute ma vie ? — Mais vous, Rachel, dit Luc — vous n’êtes pas toute la mienne. Il y a bien des choses encore.

III

Madame, cette histoire m’ennuie. Vous savez bien que si j’ai fait des phrases, c’est pour les autres et pas pour moi. J’ai voulu raconter un rapport de saisons avec l’âme ; il nous fallait gagner l’Automne : je n’aime pas abandonner n’importe quelle tâche entreprise.