Maintenant le peuple est parti ; il a repris sa ville délaissée. Je l’ai ramené du désert. Il ne m’a pas aimé, parce que je prophétisais sans douceur, ayant peur de m’apitoyer ; et il n’a pas aimé le prince, car je ne supposais de lui que des paroles de rudesse : — Je ne pouvais parler d’amour puisque c’était pour un mensonge. Il fallait l’imposer jusqu’au bout ; ne pas autoriser ma défaillance. Puisque je n’avais pas de force, ne devais-je pas simuler… Mais je sais maintenant, s’il y a des prophètes, que c’est parce qu’ils ont perdu leur Dieu. Car si Lui ne se taisait pas, pourquoi formuler ses paroles ?
Certes aussi j’ai fait de faux miracles ; j’ai fait jaillir l’eau du rocher ; j’ai fait douces des sources amères, et quand est venu le vol des cailles j’ai dit que c’était parce que j’avais prié. Quand Boubaker s’est soulevé je ne sais pas comment j’ai pu maîtriser sa révolte, sinon que j’agissais en désespéré. J’ai menacé. Après, plus aucun ne douta de ma force ; il n’y avait que moi qui n’en étais pas convaincu.
Ma tâche de pâtre est finie ; mon âme est enfin délivrée. Maintenant de joie que crierai-je ? Je ne peux plus ne plus chanter que des chansons. — Je ne peux plus, baigné d’amour, le soir, crier des vers au bord des places, ni plus faire danser les enfants. Je ne peux plus n’avoir rien connu que la ville ; n’avoir pas traversé le désert. — Maintenant El Hadj, que ferai-je ? Que le prince soit mort — le sais-je ? Je me souviens des noces qui l’attendent, comme si rien de lui n’était mort… Voici, voici dans l’intérieur du palais de la Ville, je sais qu’un jeune frère du prince grandit… Attend-il que ma voix le guide ? et recommencerai-je avec lui, avec un nouveau peuple une nouvelle histoire, que je reconnaîtrai pas à pas… ou si, comme ces esprits pleins de deuil et nourris de cendres amères, je m’en irai tout seul — comme ceux cachant un secret, qui rôdent autour des cimetières, et qui cherchent sans le trouver leur repos dans les lieux déserts.
TABLE
| PHILOCTÈTE | [5] |
| LE TRAITÉ DU NARCISSE | [67] |
| LA TENTATIVE AMOUREUSE | [93] |
| EL HADJ | [131] |
Paris. — Imprimerie Ve Albouy, 75, avenue d’Italie. 104.6.89