Je n’aimais point le peuple jusqu’alors, mais dès lors j’eus pitié de lui. — L’aimais-tu ? — Pour quel bien est-ce donc que tu le menais loin des villes ? — Car le bruit de tes noces n’a pas retenti jusqu’à nous. Nous n’avons pas entendu les cymbales. Mes oreilles sont pleines d’attente. — Où se sont-elles célébrées que déjà leur rumeur soit éteinte ? Prince, je ne le dirai pas… nul ne sait que c’est dans la mort qu’elles sont si silencieuses. — Prince j’ai dû tromper le peuple, parce que tu l’avais déjà trompé — et parce que je connaissais et que j’avais pris en pitié ton peut-être involontaire mensonge. Prince, j’ai prolongé ta misère, jusqu’à par delà de ta mort. J’ai redéfait toute ta route. Tu menais le peuple au désert ; je l’ai ramené vers la ville ; je l’ai guidé vers les rassasiements en rémunération des faims qu’au long des sables d’aridité, pâtre indolent, tu nous fis paître…
Le petit matin frémissait ; c’était l’heure où, les autres jours, j’avais coutume de quitter le prince. Je sortis de la tente, les yeux secs, et le visage composé. Nul encore n’était descendu vers la plage. Je voulus préparer leur prochain désespoir ; donner pour châtiment leur déboire effroyable lorsqu’ils approcheraient de la mer : inventer donc une certaine faute ; tendre au peuple comme l’occasion d’un péché qui motivât ce châtiment — de sorte qu’ils pussent considérer comme un peu méritée leur histoire, et, par cela, sinon s’en attrister moins, du moins m’en devenir soumis et me craindre. Moi que n’avait mené que l’amour je ne les pouvais ramener que par la crainte. — Et donc malgré l’impatience de leur soif, ou mieux à cause d’elle, je leur dis : Le prince met vos fidélités à l’épreuve. Il n’entend pas descendre après vous vers la plage tant attendue. Ne suis-je pas le premier ? a-t-il dit ; ne dois-je pas le premier m’y laver, m’y baigner et y boire ? Malheur à qui descendrait vers la mer avant moi. Il paierait cruellement cet outrage, et ne serait pas seul châtié. Lorsqu’il n’y en aurait qu’un à pécher, vous tous supporteriez la récompense de sa faute. Car mon courroux dépassera toute attente et semblera déborder le péché. — J’ai besoin, m’a-t-il dit, que le peuple me craigne et j’espère de lui la soumission complète ; or, cette faute me serait signe, même commise par un seul, comme d’une complète insoumission. — Mais écoutez : mon intention n’est pas de descendre aujourd’hui sur la plage, ni demain, mais seulement le matin après le second jour ; et c’est là que sera votre épreuve ; malgré votre soif, attendez. Il faut, avant de s’approcher de l’eau, élever un autel à Dieu, en signe d’action de grâce, et pour y pouvoir sacrifier. C’est à quoi vous emploierez ces deux jours. Vous élèverez cet autel à une très petite distance de la plage, sans vous inquiéter que ce soit sur du sable mouvant. Vous trouverez du gypse pour du plâtre et au pied de la dune des blocs de sable conglutiné. Vous creuserez l’autel, dessous, comme une cave. — Allez. Je veux que tous y travaillent. J’ai hâte de pouvoir sacrifier.
Dans l’ennui des deux jours et malgré la contrainte, le travail avança rapidement. Je ne sais si peut-être déjà quelqu’un d’eux avait secrètement enfreint mon ordre. Cela n’importait point. Quand tous obéiraient, pensais-je, la mer n’en serait pas moins telle. On en pouvait toujours supposer un, pécheur, pour qui tous pâtiraient, — tous ne pouvant savoir ce qu’un seul d’entre eux aurait fait.
Dans l’ennui des deux jours la mer fut azurée ; l’autre rive se révélait vaguement et se couronnait de mirages que le cours des heures variait. Je restais auprès de la tente du prince pour faciliter leur péché. — La nuit, je descendais jusqu’à la plage dont je connaissais la surprise. Je m’asseyais non loin du bord, uniquement épris de regarder. La lune se levait, plus pleine que la veille ; moins étonné je la pouvais mieux contempler. Il semblait que le silence était, là, vraiment et chose réelle, et que c’était mon adoration. Car je ne savais pas, avant, qu’une nuit pût être si belle, et je sentais en moi, plus profondément que je n’eusse pensé trouver profondeur en moi-même, un autre amour, plus fervent mille fois, plus doux, plus reposé que l’amour que j’avais pour le prince, et auquel il semblait que cet immense calme répondît.
De sorte que, plus pacifique encore, cette nuit la troisième, lorsque la lune vint éclairer mes pas vers la berge — lorsque, pèlerin fatigué, furtif comme un voleur de nuit, j’eus porté, j’eus traîné par le pan du manteau qui revenait sur son visage, le prince, dont j’aurais pu voir la nudité, maintenant, mais cadavre et qui ne valait plus qu’on y pensât — lorsque je l’eus posé sous l’autel où le lendemain par pénitence dérisoire tout le peuple sacrifierait — quand je l’eus étendu dans cette cave étroite que pourquoi j’avais fait creuser — alors, de l’amour de mon âme enfin désolément délivré, seul dans la nuit je pus crier ma joie et repoussant le passé mort, laisser enfin mon espérance divaguer. — Je ne me doutais pas, avant, de combien j’étais las de ce pèlerinage, ne savais dans combien de nuit il s’enfonçait ; mais alors, m’avançant une dernière fois sur la berge, pour revoir sans plus de frayeur cette mer, après tout pour qui seul effrayante la croyait devoir traverser, la regardant alors si belle et comme de cristal azuré, je sentis ma foi de la veille très lentement se déplacer ; mon adoration toujours vive, puisque le prince était mort éperdue, s’élargir puissamment jusqu’aux limites mêmes de l’infini désert ; et, parce que mon âme plus grave se pénétrait de majesté, je croyais que c’était le bonheur.
Maintenant que je crois qu’il est impossible, je ne me souviens plus si je parvins vraiment au bonheur. Je me souviens que je voulus chanter, que je ne pus, puisque ce n’était plus pour personne, de sorte qu’en moi-même et seulement je disais, et redisais sans plus comprendre ma pensée : Prince ! qui donc est mort ? — Pas moi.
Joie ? peut-être ; je ne comprenais pas alors combien en l’instant même il triomphait ; car il n’était mort que pour moi et qui précisément seul l’aimais. Devant le peuple sa litière vidée devait toujours marcher comme emplie ; je devais incessamment l’avoir vu, et je ne parlais plus que pour rapporter ses paroles. Je ne comprenais pas d’abord de quel poids serait cette réalité de mon mensonge, et que le prince mort, dans ce mensonge, persévérait. Car, à l’imaginer sans cesse, mon amour était attisé. Je ne le savais rien que mort ; je ne pouvais l’imaginer que vivant. Parfois, la nuit, dans sa tente, tout seul à présent, je dormais ; et mon sommeil sans rêves me devenait comme une représentation de sa mort ; mais parfois à cause des autres, près de sa tente je faisais semblant de lui chanter ; alors je me souvenais de nos nuits et m’attristais d’avoir vu son visage. Ma douleur s’acharnait au simulacre imposé de sa présence. Comme aux vivants on lui portait chaque jour à manger ; tout ce que je faisais pour le représenter aux autres m’aidait à constater son absence. Plus je sentais qu’il eût dû être, plus je savais qu’il n’était pas.
Et dès lors m’habita cette pensée, lassante et puissante comme un désir : certes je goûterai le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais quand elle sera du peuple et de l’amour et complètement, délivrée.