Cette nuit, quand, sous la tente à peine éclairée, je le revis, il était las : Prince, lui dis-je, il faut un gage d’alliance — de ton alliance avec moi ; qu’à défaut de toi je possède et dans le cours du jour je puisse regarder. — Comment, répondait-il, El Hadj, ne comprends-tu pas que toi-même es gage d’alliance entre le peuple et moi ? — et qu’entre toi et moi il ne peut y avoir aucun signe, puisque à toi je ne suis point caché ; — quoi d’autre veux-tu de moi, que moi-même ? Tu t’occupes de moi, je le sais, — mais pas suffisamment de ton peuple ; et pourtant lui ne connaît de moi que toi-même ; c’est par ta face que je parais devant lui et par ta voix que je lui parle. Tu ne lui parles pas assez ; comment dès lors veux-tu qu’il m’aime ? — Puis, presque tristement me parut-il, et d’une voix un peu changée il ajouta : Certes je te montrerai mon visage, — mais à le voir ton amour ne sera pas rassasié. Faut-il donc que de plus de désir tu l’attises ? — Et sorti de son lit, chancelant comme un convalescent très faible, il souleva la toile de la tente et devant la face pâle des cieux découvrit son pâle visage. Il était beau d’une beauté surnaturelle, et semblait d’une autre race que nous, — mais pâle inexprimablement et d’expression si lassée que voici que ma foi s’en allait disparaître, tandis que je sentais en son lieu un amour tout humain m’envahir. Et je restais devant lui sans geste et sans parole, jusqu’à ce que tombant à ses pieds je saisis de mes bras ses genoux frêles, puis pensai m’évanouir de tendresse, de doute et de désolation en sentant sur mon front trop brûlant sa main trop tiède se poser.

Ce fut le lendemain, au soir, qu’après la longue marche, une suprême dune ayant été franchie, apparut devant nos désirs hors d’haleine, d’un lac ou d’une mer la plaine doucement azurée. Alors, dans tout le peuple, les cris délirants des premiers faisant se hâter tous les autres, ce fut un mouvement sans nom ; comme si la vue d’une très prochaine fraîcheur, assouvissant déjà leur âme en espérance, suffisait pour un soir à les désaltérer ; — prosternés ainsi qu’en prière, ils criaient vers les eaux sans y aller, et leur soif, à se sentir bientôt devoir être étanchée, en devenait voluptueuse. C’étaient des chants, des cris d’une sensualité reconnaissante et délivrée ; d’autres dansaient. Aucun ne songeait plus à avancer ; comme si suffisaient des promesses au lieu des satisfactions ; comme si jamais soif avait pu s’étancher d’eau salée, l’amour de visions, ou de remises l’espérance. — A peine une petite lieue séparait encore du rivage, mais après une immense fatigue cette immense joie les brisait. Certainement que de son lit fermé qui précédait toujours la marche, le prince entendit les cris délirants de son peuple. Les porteurs, au demi-versant de la dune, s’arrêtèrent et la tente royale fut dressée. Le soleil déclinait vers un soulèvement de brume ou de poussière que son rayonnement oblique rougissait ; l’horizon derrière la mer se fondait en une adorable dorure ; un instant au reflet du ciel les eaux parurent embrasées, puis brusquement, l’astre disparu, la nuit vint complète et fermée. — Je savais que parfois les marées sur un sol plan peuvent beaucoup s’étendre et que dangereuses souvent sont les plages des mers inconnues — et donc j’étais heureux que nous nous arrêtassions là, encore loin et haut sur la colline. — Toutes les tentes furent posées ; le camp se forma ; les feux du soir brillèrent. La tente du prince, presque inéclairée était avant le camp comme un isolé promontoire ; la mer semblait avoir empli la nuit. — Je m’approchai de la tente du prince.

Il était debout, penché hors de la tente, soulevant la porte de toile ; il était sans voile à sa face et ses yeux cherchaient dans la nuit. Lorsqu’il me vit : Je ne vois point la mer, dit-il, El Hadj ! — Il parlait mystérieusement ; à l’entendre prononcer mon nom, je trouvais une presque amoureuse douceur. — C’est que la nuit est trop close, répondis-je ; tantôt la lune paraîtra. — Je n’entends point la mer, El Hadj. — Ah ! prince, c’est qu’elle est très calme et c’est que nous en sommes trop loin.

— El Hadj ! reprit-il lentement, c’est sur l’autre bord de cette eau que mes noces sont préparées et que grandit pour nous l’attente. El Hadj ! malgré le nuit, dans la nuit, où personne ne puisse te voir, il faut que vers la mer tu descendes ; la lune se lèvera quand tu parviendras sur la rive ; regarde si l’on voit l’autre bord, — ce que l’on voit sur l’autre bord, — si l’on distingue enfin les arbres, les grands arbres dont tu me parles dans tes chants. Va, mon El Hadj ! El Hadj bien aimé, vas-y vite — puis raccours aussitôt vers moi.

Je partis ; — j’allai, malgré ma lassitude. Je descendis les pentes de la dune et me sentis bientôt lourdement enveloppé par la nuit. M’étant retourné vers le camp je n’en vis plus aucune flamme ; un brouillard presque opaque me les cachait, dans lequel je pénétrais plus avant tandis que je descendais vers la plage. J’avais confiance en la lune pour guider mes pas au retour. J’étais las ; las au point d’en oublier mon espérance. Je m’étonnai, je m’en souviens, de l’odeur trop fade de l’air ; l’humidité qui le chargeait n’était point, comme il eût fallu, âpre de la salure marine, mais rappelait plutôt les exhalaisons des marais. — Mais alors, devant moi qui marchais, cette vapeur frémit, — chancela, s’argenta, s’ouvrit, et, comme un pâtre aux bergeries, s’occupa gravement la lune.

Elle flottait au-dessus d’une plaine d’une quiétude inconnue. J’étais au bord d’un étendu mystère où ne remuait pas un flot, mais sur quoi riait et brillait la belle image de la lune, indéfiniment élargie. — Le terrain cessait sans secousse ; le sable plat se remplaçait simplement par autre chose, qui continuait sa planitude, et que je comprenais ne pas être de l’eau. J’avançai ; j’entrai — c’était comme dans une matière incréée, ni tout à fait solide, ni tout à fait liquide, mobile sous mon pied, sinon tranquille, mais comme imparfaitement figée. A ma gauche un élan de sable y gagnait, persistait, mince promontoire où des joncs débiles croissaient. J’y marchai… après, ce n’était plus, non, ni de la terre, ni de l’eau… une espèce de limon, de vase, qu’une mince croûte de sel recouvrait, y mettant les reflets de lune, et sous le ciel du soir d’abord ayant pu paraître azurée. Je voulus m’avancer encore ; cette croûte fragile crevait ; j’enfonçais dans une profondeur dissimulée d’abominable fange molle. — M’accrochant aux joncs, à genoux ou couché, je revins reposer sur le sable. Je m’y assis ; je regardai ; mon étonnement était si grand devant cette mer irrêvée, de boue protégée de sel, où mon poids avait fait un trou — que je ne sentais plus en moi, plus même ma désespérance. Accablé de lassitude et de stupeur, je regardai la lune sereine, au-dessus de la claire étendue, sembler rire et briller — sur cette morne plaine insondée, plus morne encore que le désert. — Et voici que la lune plus haute, éclairant plus fort l’horizon, montra de l’autre côté de la mer une autre rive non lointaine, et il semblait que de grands arbres s’y penchassent… Mais le sable où j’étais assis fléchissait ; je dus quitter le promontoire, revenir en arrière, à la berge où cette mer finissait. — Là je me couchai contre terre, et sentis maintenant si complètement ma solitude et l’environ de cette immensité… et cette mer, pour être étroite, me disais-je, n’en serait pas plus franchissable… et toute ma vertu soudain m’abandonna ; elle ne s’enfuyait pas, je suppose ; elle disparaissait comme de l’eau ; comme de l’eau qui se perd dans le sable ; elle disparaissait complètement. Soudain je me sentis sans courage et quelqu’un que sa foi a complètement abandonné. Il me semblait que m’envahît, qu’en moi s’étendît, s’ouvrît une désolation sans larmes, plus vaste encore et aussi morne que le désert.

J’étais trop las pour regagner aussitôt les tentes, et qu’eût-ce été pour dire au prince ? Et, malgré tout, l’éclat de cette nuit était si pur, si délectable, que mon esprit désemparé s’y complaisait. Pourtant, ivre de nuit avant l’aube, pour n’en point rencontrer déjà qui, descendant du camp vers la mer et s’apercevant qu’elle est fausse, n’importunassent ma douleur par de piètres lamentations, dès que je vis la nuit enfin dolente chavirer sur la dune où la blancheur naissait, je me remis en route vers les tentes qu’éclairait encore à demi la lune déclinante.

Clartés naissant de tous côtés du ciel ! Blancheurs de lune sur les tentes !… O ! genoux fléchissants, mains tendues, et, de qui veut prier, inquiète étreinte de l’ombre… Prophète, je le suis, c’est moi. — Prince ! à ton peuple j’ai su parler dès que toi tu n’as plus rien pu dire. Ah ! longues marches dans le désert ! attentes d’on ne sait plus quoi ; genoux rompus ; soif augmentée ; passe des heures sans surprises ; — langueurs des nuits ; longueur des jours ; oasis au soir défaillantes. — Arbres du Nord ; rameaux vaguement désirés ; ah ! promontoires ! promontoires lancés vers le ciel, où l’on s’avance, où l’on s’avance ; après lesquels on ne peut plus… Blancheurs de lune sur les tentes ! nuit finie ; clartés naissant de tous côtés du ciel… Puis, ô ! porte de toile soulevée ; mystérieuse tente où j’entrai ! Porte de toile retombée, comme sur un secret se reclôt du silence ; couche vers où je m’approchai, qu’une mourante flamme éclairait ; couche horriblement creuse et qui semblait vidée, où le prince gisait sans vie.


Prince, tu t’es trompé ; je te hais. Car je n’étais pas né prophète ; c’est par ta mort que je le suis devenu ; c’est parce que tu ne partais plus, que moi j’ai dû parler au peuple… Peuples abandonnés dans le désert, c’est sur vous seulement que je pleure. — Toi, prince disparu, que je te haïsse, le sais-je ?… mais je languis d’ennui, de faim, de lassitude pour t’avoir tellement aimé ; et le doux souvenir de chaque de tes nuits me fait sentir, hélas plus désolée ma plus définitive solitude.