—«C'est vraiment là ce que vous avez fait?

—Oui, répondais-je.

—Et ce que vous dites est vrai!

—Oui, bien vrai.

—Mais alors pourquoi le redire? Vous voyez bien: cela n'est pas du tout intéressant.—Comprenez qu'il y a deux mondes: celui qui est sans qu'on en parle; on l'appelle le monde réel, parce qu'il n'est nul besoin d'en parler pour le voir. Et l'autre, c'est le monde de l'art; c'est celui dont il faut parler, parce qu'il n'existerait pas sans cela.

»Il y avait un jour un homme que dans son village on aimait parce qu'il racontait des histoires. Tous les matins il sortait du village, et quand le soir il y rentrait, tous les travailleurs du village, après avoir peiné tout le jour, s'assemblaient tout autour de lui et disaient: Allons! Raconte: Qu'est-ce que tu as vu aujourd'hui?—Il racontait: J'ai vu dans la forêt un faune qui jouait de la flûte, et qui faisait danser une ronde de petits sylvains.—Raconte encore: qu'as-tu vu? disaient les hommes.—Quand je suis arrivé sur le bord de la mer, j'ai vu trois sirènes, au bord des vagues, et qui peignaient avec un peigne d'or leurs cheveux verts.—Et les hommes l'aimaient parce qu'il leur racontait des histoires.

»Un matin il quitta comme tous les matins son village—mais quand il arriva sur le bord de la mer, voici qu'il aperçut trois sirènes, trois sirènes au bord des vagues, et qui peignaient avec un peigne d'or leurs cheveux verts. Et comme il continuait sa promenade, il vit, arrivant près du bois, un faune qui jouait de la flûte à une ronde de sylvains... Ce soir-là, quand il rentra dans son village et qu'on lui demanda comme les autres soirs: Allons! raconte: Qu'as-tu vu? Il répondit:—Je n'ai rien vu.»

Wilde s'arrêtait un peu, laissait descendre en moi l'effet du conte: puis reprenait:

«Je n'aime pas vos lèvres; elles sont droites comme celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. Je veux vous apprendre à mentir, pour que vos lèvres deviennent belles et tordues comme celles d'un masque antique.

»Savez-vous ce qui fait l'œuvre d'art et ce qui fait l'œuvre de la nature? Savez-vous ce qui fait leur différence? Car enfin la fleur du narcisse est aussi belle qu'une œuvre d'art—et ce qui les distingue ce ne peut être la beauté. Savez-vous ce qui les distingue?—L'œuvre d'art est toujours unique. La nature, qui ne fait rien de durable, se répète toujours, afin que rien de ce qu'elle fait ne soit perdu. Il y a beaucoup de fleurs de narcisse; voilà pourquoi chacune peut ne vivre qu'un jour. Et chaque fois que la nature invente une forme nouvelle elle la répète aussitôt. Un monstre marin dans une mer sait qu'il est dans une autre mer un monstre marin, son semblable. Quand Dieu crée un Néron, un Borgia ou un Napoléon dans l'histoire, il en met un autre à côté; on ne le connaît pas, peu importe; l'important c'est qu'un réussisse; car Dieu invente l'homme, et l'homme invente l'œuvre d'art.