»Oui, je sais ... un jour il se fit sur la terre un grand malaise, comme si enfin la nature allait créer quelque chose d'unique, quelque chose d'unique vraiment—et le Christ naquit sur la terre. Oui, je sais bien ... mais écoutez:
«Quand Joseph d'Arimathie, au soir, descendit du mont du Calvaire où venait de mourir Jésus, il vit sur une pierre blanche un jeune homme assis, qui pleurait. Et Joseph s'approcha de lui et lui dit:—Je comprends que ta douleur soit grande, car certainement cet homme-là était un juste.—Mais le jeune homme lui répondit:—Oh! ce n'est pas pour cela que je pleure! Je pleure parce que moi aussi j'ai fait des miracles! Moi aussi j'ai rendu la vue aux aveugles, j'ai guéri des paralytiques et j'ai ressuscité des morts. Moi aussi j'ai séché le figuier stérile et j'ai changé de l'eau en vin... Et les hommes ne m'ont pas crucifié.»
Et qu'Oscar Wilde fût convaincu de sa mission représentative, c'est ce qui m'apparut plus d'un jour.
L'Évangile inquiétait et tourmentait le païen Wilde. Il ne lui pardonnait pas ses miracles. Le miracle païen, c'est l'œuvre d'art: le Christianisme empiétait. Tout irréalisme artistique robuste, exige un réalisme convaincu dans la vie.
Ses apologues les plus ingénieux, ses plus inquiétantes ironies étaient pour confronter les deux morales, je veux dire le naturalisme païen et l'idéalisme chrétien, et décontenancer celui-ci de tout sens.
—«Quand Jésus voulut rentrer dans Nazareth, racontait-il, Nazareth était si changée, qu'il ne reconnut plus sa ville. La Nazareth où il avait vécu était pleine de lamentations et de larmes; cette ville nouvelle, pleine d'éclats de rire et de chants. Et le Christ, entrant dans la ville, vit des esclaves chargés de fleurs, qui s'empressaient vers l'escalier de marbre d'une maison de marbre blanc. Le Christ entra dans la maison, et au fond d'une salle de jaspe, couché sur une couche de pourpre, il vit un homme dont les cheveux défaits étaient mêlés aux roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de vin. Le Christ s'approcha de lui, lui toucha l'épaule et lui dit:—Pourquoi mènes-tu cette vie?—L'homme se retourna, le reconnut et répondit:—J'étais lépreux; tu m'as guéri. Pourquoi mènerais-je une autre vie?
»Le Christ sortit de cette maison. Et voici que dans la rue, il vit une femme dont le visage et les vêtements étaient peints, et dont les pieds étaient chaussés de perles; et derrière elle, marchait un homme dont l'habit était de deux couleurs et dont les yeux se chargeaient de désirs. Et le Christ s'approcha de l'homme, lui toucha l'épaule et lui dit:—Pourquoi donc suis-tu cette femme et la regardes-tu ainsi?—L'homme se retournant le reconnut et répondit:—J'étais aveugle; tu m'as guéri. Que ferais-je d'autre de ma vue?
»Et le Christ s'approcha de la femme:—Cette route que tu suis, lui dit-il, est celle du péché; pourquoi la suivre?—La femme le reconnut et lui dit en riant:—La route que je suis est agréable et tu m'as pardonné tous mes péchés.
»Alors le Christ sentit son cœur plein de tristesse et voulut quitter cette ville. Mais comme il en sortait, il vit enfin, au bord des fossés de la ville, un jeune homme assis qui pleurait. Le Christ s'approcha de lui, et touchant les boucles de ses cheveux, il lui dit:—Mon ami, pourquoi pleures-tu?
»Et Lazare leva les yeux, le reconnut et répondit: