De retour à Paris, j'allai donner de ses nouvelles à Lord Alfred Douglas. Celui-ci me dit:
—«Mais tout cela est tout à fait ridicule. Wilde est tout à fait incapable de supporter l'ennui. Je le sais très bien: il m'écrit tous les jours; et moi aussi je suis d'avis qu'il faut d'abord qu'il termine sa pièce; mais, après, il me reviendra; il n'a jamais rien fait de bon dans la solitude; il a besoin d'être tout le temps distrait. C'est près de moi qu'il a écrit tout ce qu'il a écrit de meilleur.—Voyez d'ailleurs sa dernière lettre...» Lord Alfred me la montre et me la lit.—Elle supplie Bosy de le laisser finir tranquillement son Pharaon, mais dit en effet que, sitôt cette pièce écrite, il reviendra, le retrouvera,—et termine par cette phrase glorieuse: «... et alors je serai de nouveau le Roi de la Vie (the King of Life).»
V
Et peu de temps après Wilde revint à Paris[7]. Sa pièce n'était pas écrite; elle ne le sera jamais. La société sait bien s'y prendre quand elle veut supprimer un homme, et connaît des moyens plus subtils que la mort... Wilde avait trop souffert depuis deux ans et d'une façon trop passive. Sa volonté avait été brisée. Les premiers mois, il put se faire illusion encore, mais bientôt il s'abandonna. Ce fut comme une abdication. Rien ne resta dans sa vie effondrée qu'un douloureux relent de ce qu'il avait été naguère; un besoin par instants de prouver qu'il pensait encore; de l'esprit, mais cherché, contraint, fripé. Je ne le revis plus que deux fois:
Un soir, sur les boulevards où je me promenais avec G***, je m'entendis appeler par mon nom. Je me retournai: c'était Wilde. Ah! combien il était changé!... «Si je reparais avant d'avoir écrit mon drame, le monde ne voudra voir en moi que le forçat», m'avait-il dit. Il était reparu sans drame et, comme devant lui quelques portes s'étaient fermées, il ne cherchait plus de rentier nulle part; il rôdait. Des amis, à plusieurs reprises, avaient tenté de le sauver; on s'ingéniait; on l'emmenait en Italie... Wilde échappait bientôt; retombait. Parmi ceux demeurés le plus longtemps fidèles, quelques-uns m'avaient tant redit que «Wilde n'était plus visible...», je fus un peu gêné, je l'avoue, de le revoir et dans un lieu où pouvait passer tant de monde.—Wilde était attablé sur la terrasse d'un café. Il commanda pour G*** et pour moi deux cocktails... J'allais m'asseoir en face de lui, c'est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants, mais Wilde, s'affectant de ce geste qu'il crut causé par une absurde honte (il ne se trompait, hélas! pas tout à fait):
—«Oh! mettez-vous donc là, près de moi, dit-il, en m'indiquant, à côté de lui, une chaise; je suis tellement seul à présent!»
Wilde était encore bien mis; mais son chapeau n'était plus si brillant; son faux-col avait même forme, mais il n'était plus aussi propre; les manches de sa redingote étaient légèrement frangées»
—«Quand, jadis, je rencontrais Verlaine, je ne rougissais pas de lui, reprit-il, avec un essai de fierté. J'étais riche, joyeux, couvert de gloire, mais je sentais que d'être vu près de lui m'honorait, même quand Verlaine était ivre...» Puis craignant d'ennuyer G***, je pense, il changea brusquement de ton, essaya d'avoir de l'esprit, de plaisanter, devint lugubre. Mon souvenir ici reste abominablement douloureux. Enfin, G*** et moi nous nous levâmes. Wilde tint à payer les consommations. J'allais lui dire adieu quand il me prit à part et, confusément, à voix basse:
—«Ecoutez, me dit-il, il faut que vous sachiez...: je suis absolument sans ressources...»