—Oh! mais, s'écria-t-il aussitôt,—mes pièces ne sont pas du tout bonnes! et je n'y tiens pas du tout... Mais si vous saviez comme elles amusent!... Elles sont presque toutes le résultat d'un pari. Dorian Grey aussi; je l'ai écrit en quelques jours, parce qu'un de mes amis prétendait que je ne pourrais jamais écrire de romans. Cela m'ennuie tellement d'écrire!»—Puis se penchant brusquement vers moi: «Voulez-vous savoir le grand drame de ma vie?—C'est que j'ai mis mon génie dans ma vie; je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres.»

Il n'était que trop vrai. Le meilleur de son écriture n'est qu'un pâle reflet de sa brillante conversation. Ceux qui l'ont entendu parler trouvent décevant de le lire. Dorian Grey, tout d'abord, était une admirable histoire, combien supérieure à la Peau de Chagrin! combien plus significative! Hélas! écrit, quel chef-d'œuvre manqué!—Dans ses contes les plus charmants trop de littérature se mêle, si gracieux qu'ils soient on y sent trop l'apprêt; la préciosité, l'euphuisme y cachent la beauté de la première invention; on y sent, on ne peut cesser d'y sentir les trois moments de leur genèse; l'idée première en est fort belle, simple, profonde et de retentissement certain; une sorte de nécessité latente en relient fixement les parties; mais dès ici le don s'arrête; le développement des parties se fait de manière factice; elles ne s'organisent pas bien; et quand, après, Wilde travaille ses phrases, s'occupe de mettre en valeur, c'est par une prodigieuse surcharge de concettis, de menues inventions plaisantes et bizarres où l'émotion s'arrête de sorte que le chatoiement de la surface fait perdre de vue et d'esprit la profonde émotion centrale.

[5] Je n'ai rien inventé, rien arrangé, dans les derniers propos que je cite. Les paroles de Wilde sont présentes à mon esprit, et j'allais dire à mon oreille. Je ne prétends pas que Wilde vit nettement se dresser devant lui la prison; mais j'affirme que le grand coup de théâtre qui surprit et bouleversa Londres, transformant brusquement Oscar Wilde d'accusateur en accusé, ne lui causa pas à proprement parler de surprise. Les journaux, qui ne voulaient plus voir en lui qu'un pitre, ont dénaturé de leur mieux l'attitude de sa défense, jusqu'à lui enlever tout sens. Peut-être, quelque jour lointain, siéra-t-il de relever de la fange cet abominable procès...

[6] Lord Alfred Douglas.

[7] Les représentants de sa famille assuraient à Wilde une fort belle situation s'il consentait à prendre certains engagements, entre autres celui de ne jamais revoir Lord Alfred. Il ne put ou ne voulut pas les prendre.


ACHEVÉ D'IMPRIMER
Le vingt novembre mil neuf cent dix-neuf
PAR
BUSSIÈRE
A SAINT-AMAND (CHER)
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE