— Il n’a pas l’air intelligent !
Mon voisin de gauche, à demi-voix :
— Il n’a pas l’air bête !
De dix à quatorze ans, il s’était fait condamner quatre fois pour vol ; trois fois remis à ses parents, on l’envoyait enfin à la maison de correction où il resta jusqu’à sa majorité, soumis à une surveillance spéciale.
Depuis sa première libération il a été poursuivi cinq fois. De vingt à vingt-quatre ans il travaille à D. où il retrouve Bègue, un ancien camarade de la colonie pénitentiaire ; c’est ensemble, toujours ensemble qu’ils vont opérer. A chaque fois qu’ils cambriolent, on retrouve dans la cuisine les restes d’un festin impromptu ; sur la table, des bouteilles vides et deux verres ; et des étrons sur le tapis du salon. A chaque fois, ils ne se contentent pas de voler, mais font toujours le plus de dégâts possible ; dans telle villa où ils n’ont pu trouver d’argent, ils laissent en évidence un couvercle de boîte d’amidon, où ces mots, de l’écriture du Bègue : « Bande de cochons, fallait laisser de l’argent. »
Ce Bègue, six mois précisément avant le jour où nous sommes, a été condamné aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir dévalisé plusieurs villas à N. et à P. « avec des circonstances de violence donnant à l’affaire une tournure particulièrement grave », dirent les journaux. A ce moment un des accusés faisait défaut : c’est Prosper qu’on arrêta trois mois après à Y. où il s’était réfugié après de nombreuses pérégrinations en Espagne.
Bègue avouait tout, paraît-il. Prosper nie tout, au contraire ; il se prétend victime d’une méprise, victime de sa ressemblance avec Bouboule ; car Bouboule, dit-il, ce n’est pas lui. Cette déclaration soulève un grand rire dans la salle.
Encore qu’elle ne me persuade pas, je voudrais pouvoir suivre un peu mieux sa défense ; mais le Président la bouscule et ne laisse pas Bouboule ou Prosper s’expliquer.
A quel point il appartient au Président de gêner ou de faciliter une déposition (fut-ce inconsciemment), c’est ce que je sens de nouveau, non sans angoisse, et combien il est malaisé pour le juré de se faire une opinion propre, de ne pas épouser celle du Président.[3]
[3] Je crois volontiers que cette dernière remarque ne s’appliquerait pas également à tous les jurys — à celui de la Seine en particulier.