— Allons donc ! Avec cent coups de couteau !

La majorité des jurés pense avec le Président qu’on cherche plus à tuer quand on donne cent coups de couteau que lorsqu’on en donne un seul. Pourtant l’examen médical de la victime nous apprend que ces cent-dix blessures dont on a pu relever la trace sur la face, sur le cou, à la région supérieure du thorax, sur les mains, (sur le cou les plus nombreuses), étaient régulières pour la plupart, et, toutes, petites et peu pénétrantes. (En Russie on eût vu là sans doute un « crime rituel ».) Une seule blessure avait atteint la carotide et déterminé une hémorragie foudroyante.

N’étant pas du jury, je ne puis demander si, peut-être, il dépendait de la forme et de la dimension de l’arme qu’aucune des blessures ne fût profonde. Mais il ne paraît pas ; et le docteur dira tout à l’heure que Charles avait frappé « d’une façon tremblante, ne faisant pas entrer son arme et comme s’il voulait seulement mutiler ».

Les doigts étaient tailladés ; la victime avait dû essayer de se protéger.


Madame Augustine, veuve Gilet, logeuse, appelée à témoigner, dépose d’une voix monotone :

— Charles et la fille Juliette demeuraient chez moi. Je n’avais pas à me plaindre d’eux. Le 13 mars au matin, j’entendis des cris ; j’entrai chez eux ; elle était à terre et je le vis qui la frappait. Je lui saisis le bras pour le retenir. Il se retourna et me dit : « Retirez-vous. » Juliette n’était pas morte ; quand elle me vit chercher à le retenir, elle me dit : « Ah ! faites attention, il a un couteau ! » Alors il la frappa encore une fois ; il retourna le couteau dans la plaie ; ça a fait : crrac ! (Mouvement d’horreur et rumeurs dans la foule ; les jurés eux mêmes sont très impressionnés par le récit de Madame Gilet, et particulièrement par ce dernier détail. Pourtant, sur une demande de l’avocat défenseur, le docteur X. nous dira tout à l’heure : « Aucune des blessures n’indique que le couteau ait jamais été retourné dans la plaie »). C’est comme si le couteau avait du mal à pénétrer. J’étais stupéfiée. Il frappait vite, comme on timbre les lettres. Il a peut-être porté vingt-cinq coups devant moi. Quand j’ai voulu l’arrêter et qu’il s’est retourné, il m’a ensanglantée ; j’étais en peignoir ; j’ai retrouvé du sang par tout mon linge. J’avais si peur, que je ne remarquai pas l’état de la chambre ; ce n’est qu’ensuite que j’ai vu que le lit était plein de sang. La veille au soir je n’avais pas entendu de bruit. Il ne venait personne chez eux. Juliette était tranquille et travaillait régulièrement. On n’avait rien à lui reprocher. A lui non plus. Il se conduisait bien. Je ne l’ai jamais vu ivre.

— Est-ce tout ce que vous pouvez dire sur lui ?

— L’été dernier, à la suite d’une chute, il avait été longtemps malade. Ma première idée, quand je l’ai vu frapper Juliette, c’est qu’il était devenu fou. Il paraissait l’aimer beaucoup. Ce n’est que quand Juliette m’a dit : « Il a un couteau » que j’ai compris qu’il avait une arme. Jusqu’à ce moment j’avais cru qu’il frappait avec le poing.

Charles. — Je n’ai pas vu Mme Gilet. J’ai idée d’elle ; c’est tout.