M. V. — J’avais l’impression qu’il ne la disait pas alors, et qu’il dissimulait le mobile du crime. En effet, il donne d’autres raisons aujourd’hui… Tout cela me semblait si bizarre : je lui ai pris les mains, je lui ai relevé les paupières : il était ni ivre, ni fou.
Mme Charles vient à la barre, témoigner que, pendant dix ans, c’est-à-dire jusqu’au moment où il rencontra la fille Juliette, elle n’avait rien eu à reprocher à son mari.
M. le Docteur X… est appelé à parler de Charles ; il nous le présente d’abord comme un garçon sain et bien portant ; aucune tare dans son atavisme. Mais il a six doigts à une main ; il est sujet à des vertiges, à des pertes de mémoire ; il a de la difficulté à s’orienter, des défauts de prononciation (j’avoue que je ne les ai pas remarqués), l’appréhension de faire une chute dans la rue. Le Docteur parle encore d’instabilité de jugement, d’indécision et d’absence de volonté (et n’est-ce pas là ce qui permit cette brusque transformation du désir insatisfait en énergie ?), puis conclut enfin en disant que, sans être dans un état de démence, dans le sens où l’entend l’article 64 du code pénal, « l’examen psychiâtrique et biologique, ainsi que la nature d’impulsivité spéciale de son crime, indiquent une anomalie mentale qui atténue sa responsabilité ».
« Son acte, avait-il dit quelques instants auparavant, a été accompli sans que l’idée de tuer ait été bien précisée dans son cerveau. On en trouve la preuve dans la distribution des coups de couteau que j’ai décrite ».
Comment l’avocat défenseur lui-même n’ira-t-il pas plus loin et ne dira-t-il pas que, non seulement Charles ne voulait pas tuer, mais même qu’il tâchait obscurément, tout en mutilant sa victime, de ne pas la tuer ; que, sans doute, précisément pour ne pas la tuer, il avait empoigné le couteau à même la lame, et que c’est seulement ainsi que l’on peut expliquer que les coups fussent à la fois forts et causant des blessures si peu profondes, et que Charles eût des coupures aux doigts (rapport du médecin). Et n’est-ce pas aussi pour cela que Mme Gilet ne voyait pas le couteau et croyait qu’il frappait avec son poing ?
Rien de tout cela n’est dit par Me R., l’avocat défenseur de la victime. Il s’appuie sur le rapport des médecins pour demander aux jurés de ne pas aller plus loin que les experts et de reconnaître à l’accusé une responsabilité atténuée.
J’ai longuement insisté sur ce cas, car il fit éclater la lamentable incompétence des jurés. Il ressortait avec évidence de l’instruction, des témoignages, du rapport des médecins, que l’idée de tuer n’était pas nettement établie dans le cerveau de Charles ; qu’en tout cas l’on n’avait pas affaire à un professionnel du crime, et plus peut-être à un sadique qu’à un assassin, que si jamais, enfin, crime pouvait être dit passionnel…
Après une demi-heure de délibération, on les voit rentrer dans la salle, congestionnés, les yeux hagards, comme ébouillantés, furieux les uns contre les autres et chacun contre soi-même. Ils rapportent un verdict affirmatif sur la seule question de meurtre posée par la cour ; quant aux circonstances atténuantes que demandait l’accusation elle-même, peu disposée pourtant à la clémence — ils les ont refusées.
En conséquence de quoi Charles est condamné aux travaux forcés à perpétuité.