— Le Président m’a dit que jusqu’à présent nous avions très bien jugé, répétait, il y a quelques jours, un des jurés ; et ce satisfecit du Président courait de bouche en bouche, et chacun des jurés s’épanouissait à le redire. Ils en rabattirent bientôt.

VII

Considérée d’abord comme un simple délit, l’affaire que nous eûmes à juger ce jour-là, avait déjà passé devant le tribunal correctionnel du Havre ; l’un des accusés, protestant contre sa condamnation à deux ans, fit appel. C’est Yves Cordier, cordonnier ; il comparaît en compagnie de C. Lepic et de Henri Goret, ses complices ; des deux filles Mélanie et Gabrielle. Ils sont accusés tous les cinq d’avoir entraîné le marin Braz, après l’avoir soûlé, de l’avoir « passé à tabac » et dépouillé de l’argent qu’il portait sur lui. Ce marin, reparti en voyage, n’a pu répondre à la citation, non plus qu’il n’avait pu comparaître, lorsque l’affaire était passée en correctionnelle. Il avait déposé sa plainte sitôt après l’agression ; puis, ayant recouvré son argent, l’avait retirée peu de jours après, avant de se rembarquer à nouveau. Si l’affaire suivait son cours c’était, à proprement parler, malgré lui.

Cordier est un grand gars de dix-huit ans, un peu épais, blond, aux yeux bleus, au visage ouvert et qu’on imagine volontiers souriant ; on dirait un marin ; il a gardé la grosse vareuse cachou de la prison ; il pleure continûment ; par moments, il se tamponne le visage avec un mouchoir à carreaux qu’il roule en boule dans sa main droite ; la main gauche est enveloppée d’un linge.

Lepic est un journalier du Havre ; son état-civil lui donne vingt-cinq ans ; il a ce qu’on appelle : une sale tête ; pommettes saillantes ; énorme moustache, nez pointu ; on n’est pas étonné d’apprendre qu’il a déjà été condamné sept fois pour vol. Il tient une petite casquette entre ses mains ; d’affreuses mains, noueuses et, l’on dirait, mal dessinées. Il n’a pas de linge ; ou, s’il en a, ne le montre pas. Près de lui, Henri Goret paraît fourvoyé. Cette espèce de fils de famille, ne semble pas de la même classe sociale que les autres ; il a du linge, lui, et même un protège-col ; une petite cravate à nœud droit ; son visage aux moustaches naissantes serait presque joli s’il n’était avili, abruti ; sa voix est frêle, fausse et voilée ; il ne sait que faire de ses grosses mains gourdes. Le père de Goret tient un débit de boissons et une sorte d’hôtel borgne près du grand bassin. Henri Goret n’a pas vingt ans ; il a épousé une putain qui s’est fait flanquer en prison peu de temps après le mariage. — N’importe ! Henri se présente assez bien ; certainement la décence, et j’allais dire la distinction de sa tenue, prédispose en sa faveur les jurés ; elle accuse la roture et le dénuement des deux autres.

Passons au récit de « la scène de violences dont sont impliqués ces individus », comme dit le Journal de Rouen (16 Mai) :


C’est le 4 octobre 1911, au soir, que Cordier fit la connaissance de Lepic. Ce dernier, sans doute, eut vite fait de comprendre à quel complaisant débonnaire il avait affaire. Ensemble ils s’en vont aux Folies. La représentation finie, ils commencent à vadrouiller par les rues. Ils croisent deux marins, Braz et Crochu. Crochu est ivre-mort, difficile à traîner ; Braz interpelle les deux autres et leur demande s’ils ne connaissent pas un logement où l’on puisse coucher le soûlard. Tous trois emmènent Crochu rue de la Girafe, chez Lestocard. On le laisse là, et Braz, reconnaissant de l’aide que lui ont prêtée Lepic et Cordier, offre à ceux-ci une consommation.

Ils ressortent, bras dessus, bras dessous de chez Lestocard, et ne se quitteront pas de sitôt. Place du Vieux Marché, ils rencontrent deux femmes, les filles Gabrielle et Mélanie ; les emmènent. Il est deux heures du matin. Place Gambetta, c’est Cordier qui offre une consommation. Puis ils retournent place du Vieux Marché ; au café Fortin Braz paye une nouvelle tournée. A ce moment se joint à eux le jeune Goret. Il était là, dans le café, près du comptoir ; lui n’est pas ivre. Quand les autres sortent, il sort aussi. J’admets que Braz, déjà très ivre, ne l’ait pas beaucoup remarqué.

Il est alors près de quatre heures du matin. Braz voudrait bien aller se coucher, mais les autres l’entraînent. Ils errent au hasard tous les six et atteignent la rue Casimir Delavigne. Braz n’en peut plus ; il voudrait qu’on le laissât. « Il est temps de s’aller coucher maintenant ». Mais Lepic ne l’entend pas ainsi ; il prétend l’entraîner hors la ville.