— « Viens-t’en donc ! J’ai un jardin là-haut, auprès du fort de Tourneville. Nous cueillerons des roses. J’te vas donner un bouquet que t’en garderas longtemps le souvenir. » (déposition de la fille Gabrielle.)
En vain Gabrielle tire le marin par la manche ; elle voudrait le retenir ; mais il n’est plus en état de rien entendre, ou du moins d’entendre raison. Tous repartent et commencent à monter la longue côte.
Une fille se penche vers l’autre : — Ça ne va-t’y pas se gâter ?… Pour sûr ils vont lui faire son affaire.
— Non, répond l’autre ; il y a toujours des soldats près du fort.
Braz est entre Lepic et « celui qui a la main en écharpe » (déposition de Braz). — Cette « main en écharpe » l’a beaucoup frappé. — Les filles suivent, puis Goret à quelque distance en arrière.
C’est à cinq heures, c’est-à-dire immédiatement avant l’aube (5 octobre), qu’ils descendent dans le fossé du fort ; sous quel prétexte ? je ne sais. Les deux filles restent en haut.
Que se passe-t-il alors ? Il est malaisé de l’établir. Le marin n’est plus là pour le raconter ; de plus, au moment de l’agression, il était ivre et il est vraisemblable qu’il n’ait pu se rendre que vaguement compte de la manière dont on l’attaquait et du rôle particulier de chacun de ses agresseurs. Nous n’aurons donc, pour nous éclairer, que le témoignage des intéressés. Or, chacun des accusés proteste de son innocence ; du moins cherche-t-il à restreindre le plus possible sa part de responsabilité. (Lepic, plus catégorique, niera même avoir été de la partie : on s’est trompé ; ça n’est pas lui.)
On procède à l’interrogatoire de Cordier :
C’est sans doute un bien méchant gars : il a déjà subi trois condamnations pour vol ; il n’avait que quatorze ans la première fois ; il est rendu à ses parents ; il recommence ; de nouveau on le renvoie à sa famille ; à la troisième fois on le confie à une colonie disciplinaire. Mais il prend en telle horreur ce régime, qu’il s’enfuit et retourne près de sa mère. Madame Cordier est la veuve d’un marin ; elle tient une maison de blanchissage et emploie plusieurs ouvrières. Yves Cordier est le dernier de cinq enfants. Le puîné est au régiment ; les autres sont placés, mariés, font une honnête carrière ; toute la famille est honorablement notée. Le cadet, celui qui nous occupe, semble particulièrement aimé ; et non seulement de sa mère et de ses frères, mais également par les voisins. Ses patrons donnent de lui de bons témoignages ; on nous lit une lettre d’un de ceux-ci, qui parle avec éloge de « sa conduite et sa probité » et demande à le reprendre à son service. C’est chez lui que Cordier reprenait déjà du travail deux jours après sa première libération[6].