[6] Je ne donne ici que les renseignements qui nous furent fournis par la Cour, et non ceux que je pus, de mon côté, recueillir ensuite.

Il est à remarquer que la déposition de Cordier et celles des deux filles concordent point par point. D’après leur récit, Goret aurait brusquement sauté au cou du marin par derrière et aurait roulé à terre avec lui. Puis, tandis que Lepic le baillonnait, Goret l’aurait fouillé et aurait passé à Cordier l’argent qu’il trouvait dans les poches. Cet argent, Cordier le repassait presque aussitôt après à Lepic. Goret donnait encore au marin deux derniers coups de pied sur la nuque, et l’on repartait.

Chacun allait de son côté ; mais rendez-vous était pris pour se retrouver un peu plus tard, dans une chambre, rue du Petit Croissant, chez Goret même, et se partager l’argent.

C’est là que la police, aussitôt prévenue par le marin, les arrêta.


Le Président bouscule l’interrogatoire des deux filles. Il appert que les témoins « de moralité douteuse » ne jouissent pas d’un grand crédit dans son esprit ; et cela est tout naturel. Malheureusement, ici nous n’avons que ceux-ci pour nous instruire. Gabrielle, pressée de questions, qui se succèdent sans qu’elle ait le temps d’achever ses réponses, et qui sent que le Président ne lui fait point crédit, se trouble. Elle ne peut guère placer que des monosyllabes, répondre que par oui ou par non. Elle veut dire (c’est du moins ce qu’il me semble) que Cordier n’a pas participé à l’agression, et n’a fait que recevoir l’argent que les autres lui passaient. Si vous croyez que c’est facile !… Évidemment tout cela a été déjà élucidé à l’instruction : cet interrogatoire, pour le juge qui a étudié l’affaire, ne peut et ne doit apporter rien de nouveau ; mais pour le juré, tout est neuf : il cherche à se faire une opinion ; il s’inquiète et doute si peut-être l’affaire n’a pas été bouclée trop vite, et l’opinion que s’en est faite le Président.

Le Président. — Est-ce Cordier qui lui mettait la main sur la bouche ?

La fille Gabrielle. — Non, mon Président.

Le Président. — Alors c’est lui qui a porté les coups.

La fille Gabrielle. — Non, mon Président.