— J’ai, dit-il en substance, envoyé ce jour-là à ma maîtresse non pas une carte, mais deux ; et comme les photographies qu’elles portaient étaient « un peu lestes » (elles représentaient en fait l’Adam et l’Ève de la cathédrale de Rouen), je les avais glissées, image contre image, dans une seule enveloppe transparente, après y avoir mis double adresse, les avoir affranchies toutes les deux et avoir percé l’enveloppe aux endroits des timbres, pour en permettre la double oblitération. Au départ, un seul des timbres aura sans doute été oblitéré. A l’arrivée au Havre l’employé de la poste a oblitéré l’autre ; c’est ainsi qu’il porte la marque du Havre.

C’est du moins ce que j’arrivais à démêler au travers de ses protestations confuses, bousculées par un Président dont l’opinion est formée et qui paraît bien décidé à ne rien écouter de neuf. J’ai le plus grand mal à comprendre, à entendre même ce que dit Arthur, sans cesse interrompu et qui finit par bredouiller ; le jury, qu’il ne parvient pas à intéresser, renonce à l’écouter.

Son système pourtant se tient d’autant mieux qu’il est peu vraisemblable qu’un aigrefin aussi habile que semble être Arthur, ait laissé derrière lui — que dis-je ? créé, le soir d’un crime, une telle pièce à conviction ? De plus, s’il était au Havre lui-même, quel besoin avait-il d’écrire à sa maîtresse, au Havre, quand il pouvait aussi bien aller la trouver ?

Je sais que les jurés ont droit, sans précisément intervenir dans les débats, de s’adresser au Président pour le prier de poser aux accusés ou aux témoins telle question qu’ils jugent propre à éclairer les débats ou leur conviction personnelle, que toutefois ils ne doivent point laisser paraître… Vais-je oser user de ce droit ?… On n’imagine pas ce que c’est troublant, de se lever et de prendre la parole devant la Cour… S’il me faut jamais « déposer », certainement je perdrai contenance : et que serait-ce sur le banc des prévenus ! Les débats vont être clos ; il ne reste plus qu’un instant. Je fais appel à tout mon courage, sentant bien que, si je ne triomphe pas de ma timidité cette fois-ci, c’en sera fait pour toute la durée de la session — et d’une voix trébuchante :

— Monsieur le Président pourrait-il demander à l’employé de la poste qui était tout à l’heure à la barre, si le timbrage du départ est toujours différent de celui de l’arrivée ?

Car enfin, s’il était possible de reconnaître que le timbre a bien été oblitéré à l’arrivée comme le prétend Arthur et non au départ, comme le prétend l’accusation, que resterait-il de celle-ci ?

Le Président, n’ayant pas suivi l’argumentation embrouillée d’Arthur, ne comprend visiblement pas à quoi rime ma question ; pourtant il rappelle obligeamment le témoin :

— Vous avez entendu la question de Monsieur le juré. Veuillez y répondre.

L’employé se lance alors dans une profuse explication qui tend à prouver que les heures des départs n’étant pas les mêmes que les heures d’arrivée, il n’y a pas de confusion possible ; que du reste les lettres arrivantes et les lettres partantes ne se timbrent même pas dans le même local, etc. Cependant il ne répond pas à cela seul qui m’importe, et nous ne savons pas plus qu’auparavant si l’on a pu reconnaître sur le fragment de carte si le timbre est effectivement et sûrement un timbre de départ et non d’arrivée. Le témoin cependant a achevé son explication.

— Monsieur le juré, êtes-vous satisfait ?…