Je tâche de formuler une question nouvelle plus pressante que la première ; puis-je dire pourtant que non, que je ne suis pas satisfait ; que le témoin n’a pas du tout répondu à ma question ; du reste, cette question, je sens bien que, non plus que le président, aucun des jurés ne l’a comprise ; du moins aucun des jurés n’a compris pourquoi je la posais. Aucun n’a pu suivre l’argumentation d’Arthur, que moi-même je n’ai suivie qu’avec beaucoup de peine. Il a une sale tête, un physique ingrat, une voix déplaisante ; il n’a pas su se faire écouter. L’opinion est faite, et quand bien même on viendrait à découvrir à présent que la carte n’est pas de lui…

— Les débats sont clos.


Un peu plus tard, dans la salle de délibération.

Les jurés sont unanimes ; résolument tournés contre les deux accusés sans nuancer ni consentir à distinguer l’un de l’autre : aigrefins à n’en pas douter et malandrins en espérance, qui n’attendent qu’une occasion pour jouer du revolver ou du casse-tête (trop distingués pour user du couteau, peut-être). Néanmoins, pour les deux vols, desquels ils avaient à répondre, on n’était point parvenu à prouver leur culpabilité mieux que par quelques rapprochements — qu’eux traitaient de coïncidences ; et dans le réquisitoire, rien d’absolument décisif n’emportait la conviction des jurés. Coupables à n’en pas douter, mais peut-être pas précisément de ces crimes. Était-il vraisemblable, admissible même, qu’Alphonse, à Trouville où il était fort connu, dans la rue de Paris si fréquentée, et à une heure point tardive, ait pu, sans être remarqué de personne, trimballer un ballot énorme qu’on estime avoir eu un mètre de large et deux de haut ! — Il s’agit ici du premier vol, celui des fourrures.

Enfin, pour aigrefins qu’ils fussent, ce n’étaient tout de même pas des bandits ; je veux dire qu’ils profitaient de la société, mais n’étaient pas insurgés contre elle. Ils cherchaient à se faire du bien, non à faire du mal à autrui… etc. Voici ce que se disaient les jurés, désireux d’une sévérité pondérée. Bref, ils se mirent d’accord pour condamner, mais sans excès ; pour reconnaître la culpabilité, sans circonstances atténuantes, mais dépouillée également des circonstances aggravantes. Celles-ci pendaient au bout de ces questions : Le vol a-t-il été commis la nuit ?… à plusieurs ?… dans un édifice habité ?… avec fausses-clefs ou effraction ?

Et comme il était de toute évidence que le vol avait été commis, et ne l’avait pu être autrement, les jurés, tout naturellement, et malgré ce qu’ils s’étaient promis, se trouvèrent entraînés à répondre : oui à toutes les questions.

— Mais, Messieurs, disait un des jurés (le plus jeune et qui paraissait seul avoir quelques rudiments de culture), répondre non à ces questions ne veut point dire que vous croyez qu’il n’y a pas eu d’effraction, que cela ne se passait pas la nuit, etc. ; cela veut dire simplement que vous ne voulez pas retenir ce chef d’accusation.

Le raisonnement les dépassait.

— Nous n’avons pas à entrer là-dedans, ripostait l’un. Nous devons simplement répondre à la question. Monsieur le chef du jury, veuillez la relire.