Ils se redisent, ce qui ressort des rapports, que ces vieux employés étaient demeurés fidèles tout le temps qu’ils avaient travaillé sous la direction de l’ancienne compagnie ; si maintenant ils prêtaient la main à la gabegie générale, la nouvelle direction n’en était-elle pas responsable ? « Quand tout à coup, dira l’un de leurs avocats, ces hommes ont vu sur leur casquette, inscrit à la place du mot Ouest, le mot État, chacun d’eux a pensé : l’État c’est moi ! Quoi d’étonnant s’ils se sont donné quelque licence ? » Sans doute on compte sur la condamnation de ceux-ci pour calmer l’opinion publique ! Désespérant de saisir les vrais coupables, ou, qui sait ? peut-être craignant de les saisir, on veut faire payer à leur place les fauteurs de ces peccadilles ! Non ! non, les jurés ne seront pas si naïfs et ne se prêteront pas à ce jeu ; ils ne briseront pas la carrière de ces pères de famille, pour les beaux yeux de l’accusation et de la noble Compagnie de l’État. Certains déjà se réjouissent à penser à la tête que fera tantôt le Président quand, sur les réponses des jurés, qui, sur toute la ligne, se préparent à voter « non coupable », force sera d’acquitter tous les prévenus. Quelle belle fin de session ce sera. Les journaux vont en parler pour sûr !
Le Président sans doute a eu vent de ces dispositions ; son front lorsqu’il réapparaît devant nous à la reprise de séance, nous semble un tantinet rembruni. Nous écoutons le réquisitoire ; nous écoutons les plaidoiries. Dans la crainte que quelqu’un de nous ne défaille, on a pris soin de nommer deux jurés supplémentaires qui se tiennent prêts à relayer. Et nous prenons grand’pitié d’eux durant la délibération. Malgré que nous soyons d’accord et tous décidés par avance, cette délibération durera plus d’une heure et demie, le chef du jury se refusant obstinément à sérier les questions et nous forçant à voter pour presque chacune. Enfermés dans une petite salle à part, les jurés supplémentaires doivent s’amuser ! Ont-ils au moins des journaux et des cigarettes ? On prie le garde de service d’aller s’en informer.
Un point reste assez délicat : nous ne voulons pas condamner ces chapardeurs, c’est entendu ; mais, sur le bout du banc, se tenait une vieille sorcière de recéleuse à la tignasse déteinte et à la voix éraillée, qui ne mérite pas d’échapper. Comme disait l’avocat général, citant un mot célèbre : le recéleur fait le voleur. Montrons que nous avons compris, et laissons retomber le châtiment sur le premier. Nous rentrons dans la grand’salle tout amusés déjà, avec des sourires de sympathie pour les pauvres jurés supplémentaires.
A son tour la Cour se retire. Elle revient au bout d’un instant. Le Président en effet fait grise mine.
— Messieurs, dit-il, je suis désolé d’avoir à relever, sur la feuille que vous m’avez remise, un illogisme qui rend votre vote non valable, — une distraction évidemment — et qui va me forcer, à mon grand regret, de vous prier de retourner dans la salle de délibération pour mettre d’accord vos réponses. Vous votez : oui pour le recel ; non, pour le vol. Pour qu’il y ait recel, il faut qu’il y ait eu vol. On ne peut pas recéler le produit d’un vol qui n’a pas été commis.
Evidemment ; mais c’est cet illogisme apparent qui précisément nous plaisait. Nous pensions être libres de condamner qui nous voulions ; et, condamner le recéleur en acquittant le voleur, n’était-ce pas sous-entendre que nous estimions qu’il y avait eu recel de plus de marchandises que les vols en question n’en avaient apportées, recel d’autres denrées, du produit d’autres vols, dont le ministère public n’avait pas saisi les auteurs. Décidément nous nous surfaisions notre importance. Nous sommes rappelés au sentiment de la limite de nos pouvoirs.
Nous rentrons en file dans la petite salle de délibération, si penauds et la tête si basse que j’ai peine à retenir mon rire. Les jurés supplémentaires eux aussi sont de nouveau coffrés.
Nous modifions nos réponses dans la mesure de l’indispensable et aboutissons à je ne sais plus quel compromis.
ÉPILOGUE