Trois mois après.
La scène se passe en wagon, entre Narbonne où j’ai laissé Alibert, et Nîmes.
Dans un compartiment de troisième classe : un petit gars, de seize ans environ, point laid, l’air sans malice, sourit à qui veut lui parler ; mais il comprend mal le français, et je parle mal le languedocien. Une femme d’une quarantaine d’années, en grand deuil, aux traits inexpressifs, au regard niais, aux pensées irrémédiablement enfantines, coupe sur du pain une saucisse plate dont elle avale d’énormes bouchées. Elle se fait l’interprète du jouvenceau et la conversation s’engage avec mon voisin de droite, une épaisse citrouille qui sourit du haut de son ventre aux choses, aux gens, à la vie.
En projetant beaucoup de nourriture autour d’elle, la femme explique que cet adolescent est appelé des environs de Perpignan à Montpellier où il doit comparaître ce même jour devant le tribunal ; non point en accusé, mais en victime : il y a quelques jours, des apaches de la campagne l’ont attaqué sur une route à minuit et laissé pour mort dans un champ, après lui avoir pris le peu d’argent qu’il avait sur lui.
On commence à parler des criminels :
— Ces gens-là, il faudrait les tuer, dit la femme.
— Vous leur donnez des vingt, des trente condamnations, explique mon voisin ; vous les entretenez aux frais de l’État ; tout ça ne donne rien de bon. Qu’est-ce que cela rapporte à la société ? je vous le demande un peu, Monsieur, qu’est-ce que cela lui rapporte ?
Un autre voyageur, qui semblait dormir dans un coin du wagon :
— D’abord ces gens-là, quand ils reviennent de là-bas, ils ne peuvent plus trouver à se placer.
Le gros Monsieur. — Mais, Monsieur, vous comprenez bien que personne n’en veut. On a raison ; ces gens-là, au bout de quelque temps, recommencent.