On a proposé que le chef du jury soit désigné, non par le sort, comme actuellement (premier nom sorti de l’urne) mais, dans la salle de délibérations, par un vote — comme il advient parfois. Et je crois que ce serait là une réforme très heureuse. Car j’ai vu, dans certains cas, tel chef de jury contribuer par ses indécisions, ses incompréhensions, ses lenteurs, au désordre qu’un bon chef de jury pourrait au contraire empêcher. (Il est vrai d’ajouter que le plus incapable était aussi bien celui qui était le plus fier de sa place et le moins disposé à la céder).

Ce n’est pas que pour être un bon juré une grande instruction soit nécessaire, et je sais certains « paysans » dont les jugements (un peu butés parfois) sont plus sains que ceux de nombre d’intellectuels ; mais je m’étonne néanmoins que les gens complètement déshabitués de tout travail de tête, soient capables de prêter l’attention soutenue qu’on réclame ici d’eux, des heures durant. L’un d’eux ne me cachait pas sa fatigue ; il se fit récuser aux dernières séances ; « sûrement je serais devenu fou », disait-il. C’était un des meilleurs.

Aussi bien je crois que l’opinion du juré se forme et s’arrête assez vite. Il est, au bout de deux ou trois quarts d’heure, sursaturé — ou de doute, ou de conviction. (Je parle du juré de province).

En général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inaptitude à la critique.

Si donc on est en humeur de réforme, il me semble que la première réforme devrait porter sur la formation des listes de recrutement des jurés, de sorte que l’on portât sur celles-ci, non les plus desœuvrés et les plus insignifiants, mais les plus aptes. Il faudrait également que ces derniers tinssent à honneur de ne pas se faire récuser.


J’ai entendu proposer ces derniers temps, que le jury soit appelé à délibérer avec la Cour et à statuer avec elle sur l’application de la peine. Oui peut-être… Du moins est-il fâcheux que les jurés puissent être surpris par la décision de la Cour et penser : nous aurions voté différemment si nous avions pu prévoir que notre vote allait entraîner peine si forte — ou si légère.

Il faut dire surtout que les questions auxquelles le juré doit répondre sont posées de telle sorte qu’elles prennent souvent l’aspect de traquenards, et forcent le malheureux juré de voter contre la vérité pour obtenir ce qu’il estime la justice.

Plus d’une fois j’ai vu de braves paysans, décidés à ne pas voter les circonstances aggravantes, devant les questions : le vol a-t-il été commis la nuit… avec effraction… à plusieurs (ce qui précisément constitue les circonstances aggravantes) s’écrier désespérément : « J’pouvons tout d’même pas dire que non. » Et voter ensuite les circonstances atténuantes, au petit bonheur, en manière de palliatif.